“Les tomates ont pas trop les nerfs de naître stériles et muettes?
Pis tu crois pas à l’amour ni à l’eau fraîche?! Ouais ressers le mien aussi!” – entendu à Gouine City – matinée gratinée – 11h16
ça faisait du bien de bouger, de prendre le large 10 jours
Jour 1
I.
On prenait la route alors charger le coffre, organiser la boîte à gants, c’était un peu l’enfance, c’est aussi simple.
Pas évident à décrire le ressenti du bonheur authentique sans dégouliner, sans coller aux joues, mais pourtant c’était comme je vous le dis.
L’un de nous pouvait par exemple se dire secrètement que la prochaine seconde était merveilleuse, bien à lui, et respirer libre. On arrive pas souvent à respirer comme ça d’habitude et on n’y pense même pas.
On aurait dit le sud et le temps
Durait longtemps
Et là, on comprenait si bien notre vieux papi Nino
Là sur le trottoir chaque personne prenait son siège on claquait les portières et voilà on partait.
C’est une glacière avec le repas du midi et du soir qui séparait les 2 de derrière. Tout le monde rivalisait de bonnes histoires de belles joies tout excités, annonçant des playlists folles.
Un gros saladier salade de pâtes bien huilées amoureuses des bouts de mimolette jeune, de cervelas et les cornichons coupés fins pour tous les marier! A côté camembert costaud et des bonnes petites tomates rondes comme des fesses et qui sentent la tomate! Le vin rouge et la Quezac pour caler le tout.
Oh oui peut-être que j’enjolive et les tomates ne sentaient pas la tomate. Et on ne partait pas au Portugal, pas à Londres, pas même le grand sud de la France. Non, on prenait les nationales et ferions bien attention à ne pas aller trop vite.
II.
Bon et après les premiers kilomètres euphoriques, la récrée, on atteignait le coeur léger le moment où tout le monde se taisait en souriant, regardait l’étendue incroyable des champs des bosquets des nuages géants laissant passer les rayons cosmiques du soleil, la grande route. Je me permis de penser tout haut “T’imagines que y a 2000 ans, les humains voyaient les mêmes rayons que nous maintenant. Ils ont dû halluciner et croire en Dieu car c’est trop beau”, c’est vrai que j’étais un peu rôtie et Carlos me reprit immédiatement “Commence pas sinon dans 3 jours tu t’achètes un sarouel au marché!” Et ça repart en bavardages en petites histoires rigolardes.
Puis chacun retournait à ses conversations intérieures avec les grands espaces. Et pendant plus de 80 bornes il n’y eut que de brèves phrases vieilles comme le monde “Oh change de chanson steup!” “Qui a l’ice tea? Le briquet?” “j’t’en roule une?”
Nous n’étions pas des citadines ahuries, et c’est bien des usines en taule et en briques, les tuyaux de fer autour d’églises industrielles aux cheminées fumantes ou à l’abandon, qui pouvaient aussi longer la Seine. Tout n’était pas bucolique et ça nous rappelait chez nous.
On roulait vers la mer, la Manche. Vi ne parlait que du gros coup qu’elle préparait au casino, une fille de la roulette ça se refait pas. Carlos rentrait facilement dans son petit jeu, mais annonça finalement qu’il était interdit de casino sans en dire plus. Alicia ne parlait pas beaucoup et rigolait de nos conneries à la vitre arrière. Elle avait 16 ans et sortait d’une dure dérouillée paternelle. On n’en parlait pas et chouchoutions cette bonne ambiance comme si elle était notre petite cousine plus si petite.
Arrivée bientôt à la mer et c’est bête comme nos coeurs espèrent derrière chaque colline la découvrir “Oh la mer!!!” on était pourtant pas des bretons, pas des meufs du port d’amsterdam mais on se gardait tous un peu de magie.
Puis un petit coin de parking face aux vagues pour manger à la cool. Vi sortait du fond du coffre une chemise classe chiffonnée, préparait sa donne. Bientôt elle partait à pied le long de la mer, on entamait bien le cubis en la regardant marcher vers le soleil en feu dans l’eau, à la conquête du pactole. Carlos était coincé avec nous et Alicia était mineure, on joua de belles parties de 4-21 en attendant son retour, on se fit déloger par des flics qui nous firent comprendre qu’ils n’étaient pas contre le 4-21 mais que la ville était trop chic pour tout ça. On commença à avoir froid et à rager contre Vi qui nous laissait là comme des carottes des sables.
“Je quitte le casino, passez me prendre” J’étais un peu limite pour conduire mais c’était quand même pas bien dur de suivre la côte, et on roula sans dire mot vers un vieux bungalow humide à quelques kilomètres. Vi avait planté une bonne partie de son budget, écrit sur sa gueule, on avait froid et personne n’en rajouta, c’était notre premier soir.
Jour 2 & 3
Le lendemain on reprit la route comme ça, la mer à droite avec le soleil qui cogne, le bras à la fenêtre et on oublia vite qu’on avait mal dormi.
Je me souviens ensuite dans le désordre d’un plateau de fruits de mer avec de la mayonnaise maison aux petites pointes de poivre, du bon pain à la mie aérienne à la croûte grillée comme dans un rêve, et du beurre pour alterner les respirations. Une autre fois on mit du budget dans un bon fromage, un Livarot aux milles fortes nuances. Il acheva son parcours en explosant l’air de la voiture et on dût le finir d’urgence en plissant le nez, fiers. Une aprem un peu orageuse, on s’abrita dans une auberge de nationale et on y alla de notre tour de tartes à la rhubarbe avec plein de sucre. Carlos nous prouva qu’on pouvait tout aussi bien les flamber avec du Calva et la dame fut bien embêtée mais elle nous faisait plus confiance après ça alors on partit contents quand même.
Alicia se libérait dans des grands fous rire, faisait le clown de ses 16 ans et comme on rigolait à voir Vi faire l’adulte “bon allez Alicia repose les lunettes de soleil, on y va” et l’autre de continuer son sketch. Vi était la pire de nous tous et on le savait bien!
On plongeait dans les routes de Bretagne et notre troupe de bric et de broc prenait des airs de famille. Bientôt on mangerait des crêpes comme 4 loubards des routes.
Jour 4 & 5
On roulait sur ces petites voies aux climats changeants et à chaque fois rebelote, c’est nos humeurs qui changeaient avec. Je conduisais à présent comme une camionneuse polonaise, regard de fer et pointe de nostalgie. Vi répondait à ses messages pendant des plombes, nous demandant soudain l’écriture d’un mot comme “goguette” “armageddon” “auto-immune” et on s’interrogeait! Carlos charbonnait à la fenêtre arrière une vieille biture solitaire de la veille, à la nuit noire près du coffre de notre palace roulant et Alicia, elle elle était très inquiète et ne faisait plus de blague. Inquiète à juste titre, comme l’aurait été une ouvrière de 53 ans en Picardie, au bord de tout perdre. On était tous inquiets aussi, notre nouvelle cousine de toujours. On allait la déposer chez sa mère parce que son père l’avait virée en jurant qu’il cramerait l’autre fille, et Alicia aussi, et lui aussi au final. La Brigade m’avait mis sur le coup et maintenant que la route avait tout changé tout mûri entre nous, nous voilà à regarder les maisonnettes aux jardins infinis, en faisant semblant de ne pas penser à tout ça, en prévoyant des solutions, des réactions. On s’aimait tous bien, un point et c’était tout.
A 15h30 on fit une pause, on avait tous besoin d’un coup de cidre, un fermier, un sans étiquette, qui présage le pire, qui explose quand on l’ouvre et finira avec un gros dépôt et l’image de notre enfance. On avait pas faim et on arriverait chez Corine, la mère d’Alicia, dans 1h27 d’après l’écran qui ne voulait pas en dire plus.
On ramenait Alicia et pourvu que ça passe.
Pour se changer les idées, et car on voulait bien faire d’une façon ou d’une autre, on prit une auto-stoppeuse, Abi, elle avait un gros sac organisé et comprit qu’on était pas d’humeur à parler même si Vi fit un effort facile et efficace.
Corine nous accueillit en calmant son gros chien poilu et lécheur. Vi adorait!
Bon l’arrivée fut très amicale, et c’était une première chose de faite. On dormirait chez elle et repartirait le lendemain. Son nouveau gars était là, Benou, un type qui se démenait dans tous les sens sans jamais oublier de rire à une histoire, de lever son verre à un ami perdu. Il nous avoua plus tard qu’il n’en avait perdu aucun et retourna à ses bricolages en se marrant.
On discuta de tout et rien dans une ambiance si naturelle que j’en oubliais quelques heures les inquiétudes et Alicia retrouvait un chez elle, à tâtons. Très effacée, car pour elle le programme était dramatique, le cinéma n’était pas la vraie vie et pourtant sa grande scène arrivait comme convenu dans la voiture. Elle dirait tout à Corine et se jetterait dans le vide en priant pour l’amour de sa mère. Voilà qu’il repleuvait des grosses gouttes éparses et on restait là.
A la terrasse bienveillante des gens qui savent accueillir et connaissent la route, quelques questions, quelques histoires, et leurs gestes habituels qui continuent de nous détendre.
Des silences sobres, l’arrivée au port.
Abi installa sa tente dans le jardin et on passa à table. Notre bande arrivait avec ses douces habitudes et on avait une dalle de malade. Gratin de blettes, avec du bon comté râpé enivrant à souhait, de la crème pour lier l’histoire des papilles, et une demi saucisse de Morteau fondante comme un dessert salé et immortelle. On ne se lançait pas dans de grands récits, non non c’était des mmmmhh, des hhouuuuu, tout bas, que chacun faisait à lui même avant de remonter ses manches et de prendre un bout de pain pour faire une pause sauçage! On se régalait tous et ne cherchions pas plus.
On débarrassa avec énergie pour rajouter un merci au merci, et on se rassit à la table qui vibrait encore du repas. J’ai omis l’entrée le fromage et la mousse au chocolat, par pudeur. Et quand la table est vide, c’est les bonnes mélodies qu’on rejoue fièrement, comme une pièce de théâtre héréditaire et noble d’amitié :
Ainsi Corine se leva et dit
“Qui pour un café qui pour un digeo (dijo)?” sur ce petit rythme de comptine maline qu’on connaît
Elle enchaîne en nous servant les armagnac après avoir lancé les cafés. A ce moment là c’est simple puisqu’on sait qu’on ne boira qu’un café et qu’on finira en feintant la surprise l’Armagnac posé sur le côté de la nappe, canon après canon.
“Les jeunes, un peu de nerfs, ce soir c’est la fête au village d’à côté, on pensait y faire un saut avec Benou!”
C’est maintenant le récit d’une soirée folle de village qui arrive. Ça sera décousu et magnifique, ça sera des souvenirs d’une vie rarement vécue, ça sera des sacrées acolytes d’une nuit, des musiques des années 80 qu’on entend pas si souvent, qui embrase la piste sous la robuste halle du marché. Ne laissez jamais Vi vous choper sur Voyage Voyage. Et voilà que la dame tout guillerette de joie devant nous entraîne son gars dans un swing approximatif et énergique. Ça leur est bien égal de danser comme des ours. Et puis les jeunes reviennent dans le coup avec “Ramener la coupe à la maison” et tout le monde reprend un godet “Allez les bleus allez!” au comptoir de fortune les fûts qui pissent de joie ou au troquet de la place “Champions mon fwewe” gueule-t-on à nos voisins de cordée.
Carlos et Vi avait préparé des roulés d’avance, vous les connaissez, attendant que ça se décante un peu, Alicia dansait sans trop se laisser aller mais elle avait le sourire et sentait que c’était maintenant chez elle ici. Elle regardait sa mère et Benou ne rien lâcher sur Indochine, les pieds claquaient le sol et les mains insolentes s’appelaient toutes Bob Morane contre tous les chacals dans une cohue de rires indescriptible! Les jeunes entamaient des pogo gentils et j’embarquais Alicia par le bras, lui faire un peu le cuir!! Les darons ne laissaient pas leur part aux chien, Jean-Pierre par exemple (on lui parlerait ensuite) prenait le solo de guitare à son compte et tatouait chaque note devant Fabienne, sa favorite, qui démantelait le gang de l’Archipel et c’était reparti les années folles. Des tronches pas possibles, comme dans les vieux films. Alicia sautait partout explosée de joie, l’aventurier contre tout guerrier, oh elle tombe sur Jean-Pierre et ils finissent dans une collaboration musicale insolente et passionnée les pulsations rock finales “tel l’aventurier solitaire, Bob Morane est le roi de la Teeheheherrrrre”. Ils avaient tous tout donné et les regards se croisaient fièrement. A la Halle, le sol vibrait et tout le monde était maintenant ami(e)s en reprenant son souffle. Je fumais une tige exaltée, adossée au pilier à l’écart, en regardant ma bande et toutes ces belles gueules!
Il y aurait donc Jean-Pierre, membre de l’association des pêcheurs du jeudi, et sa Fabienne assistante dentaire et toute réservée. Il y aurait Sami 18 ans, révélé à nos yeux par une choré incroyable sur Rihanna, gay et splendide de panache, il y aurait sa pote qui décapsule à la bouche et garde la vodka redbull dans son sac à main. Il y aurait Corine et Benou qui carburaient au punch maison. Vi était comme une balle là d’dans!! “Putain tu comprends, des bretonnes organisées ont fait du punch maison, tu sais ce que ça veut dire : on mourra ici ou on reviendra à Gouine City en héros!!”
Je me lâchais complètement sur Sean Paul et libérais les jambes le crâne les tresses.
Putain Vi avait raison et il faut y aller à fond!
Abi rejoignait notre groupe de temps en temps, elle avait quelque chose d’intriguant et Vi et moi on aurait bien voulu trouvé un truc malin à lui dire, engager une petite blague une complicité habile et légère, mais on trouvait rien on pensait à autre chose et Abi repartait bien vite parler à d’autres gens, comme une artiste. Peut être qu’elle nous trouvait naz, ça m’embêtait un peu et ça m’était bien égal.
Il y aurait encore des dizaines de blagues insensées à mourir de rire, des dialogues fous avec des inconnus qui parlaient comme des tontons, des clins d’oeil à des filles aux cheveux détachés, des clopes à l’écart sur des bancs où des mamies bretonnes regardent la halle se racontent des anecdotes en donnant le rythme avec leur canne. On aurait dit que le 21e siècle leur semblait pas si bizarre, elles s’en foutaient qu’on ramène la coupe à la maison mais elles étaient contentes qu’on soit tous contents, elles étaient avec nous ces sacrées mémés.
Des heures plus tard, après un Nirvana écorché et libérateur on rentrait à pieds comme des meules de foin, déclarant notre amour aux étoiles aux amitiés aux petites routes à l’ail aux libellules. On déclarait notre amour à l’Amour et on s’en fichait d’avoir l’air ridicule quand on y repenserait. Vi m’annonçait “C’est tout pour le présent maintenant ma poule, et on ne se décalera pas d’un centimètre vers l’avenir jusqu’à dormir ok?” “Okay Vi je crois que t’as raison!” “Et ouais ma poule”
Corine me serrait par l’épaule et gueulait pas des quantiques mais des chants paillards bretons. “Allez viens là ma Licia, viens faire un gros bisou à ta vieille mère, oh que je t’aime ma fille” et elles continuèrent bras dessus bras dessous, comme une mère et sa fille. Alicia ne lui avait encore rien dit, attendant l’instant du courage.
Vi planait à l’écart et pétillait en sortant encore une dernière canette, nos joues des villes prenaient l’air on ne ratait pas une odeur de nature.
Corine était plus réservée concernant Vi, et je voyais que ça faisait de la peine à ma pote. J’aurais voulu exposer comme Vi était géniale, mais au fond je comprenais qu’elle devait avoir l’air d’une magouilleuse aux courants d’air, d’une jongleuse de bulles, d’une voyoue irlandaise.
On s’endormit comme des galets.
au réveil, ceux qui ne s’étaient pas lavé les dents regrettaient, les autres regrettaient aussi. nos molaires à vif, nos langues de rats crevés, les cerveaux plein de croûtes refusant d’activer quoi que ce soit, le pipi brûlant. c’était dur et abjecte de voir les têtes des autres autour du café et des biscottes, c’était agréable aussi. personne ne regrettait.
Plus tard dans la matinée, Corine et sa Licia marchèrent au gré du vent dans la campagne. A la hauteur d’une mare mignonnette, Licia sauta d’une hauteur de 4807 mètres, les larmes partout dans la voix, n’osant pas croiser le regard de sa maman, implorant sans repère pour que sa mère l’aime encore, l’aveu en très peu de mots. Voilà que Corine pleure aussi en ne laissant pas une seconde sa fille pleurer comme ça, comme une brindille en plein vent, elle la serre de toutes ses forces. Et la nouvelle vague de larmes arrivent pour la petite Licia, mais cette fois c’est une cascade tropicale car elle comprend que ça y est, la scène tant crainte est passée. Elle aime bien les filles et sa maman l’aime plus que tout. C’est fini, elle relâche tout, elle est sauvée.
On partit une heure plus tard après avoir bien rangé un saladier de lentilles petit salé avec une belle vinaigrette à l’échalotes, le top, et des pommes jaunes gorgées de sucre et de douceur.
Corine me serra encore chaudement la main d’avoir emmené sa fille, et regardait toujours Vi d’un œil en coin. C’était bien normal, Vi était magnifique, masculine de confiance et ressemblait bien à celle qui pourrait un jour baiser sa fille ! Mais Vi n’était pas directeur de casting, et toutes ces histoires d’adolescentes ne lui traversaient simplement pas l’esprit.
Alicia Corine Benou et le gros chien câlin nous firent des grands coucous du bord de la route pour lancer notre départ.
Nous avions cette agréable impression d’être des anciennes du bitume, arpenteuses de nationales, connues comme le loup blanc, la brigade des sacrés pros.
Jour 6 & 7
Notre mission pour le syndic avait été une réussite et une nouvelle vague de liberté nous montait au coeur gentiment, l’agence de tous les risques.
Pour un exemple, on fit un détour pour manger des huîtres avec de l’échalote, on joua au tiercé avec une modeste réussite, on manqua de renverser une biche fin saoule en pleine nuit dans les forêt de pins, on roula en revanche bel et bien sur le pied de Carlos, mais apparemment ça ne faisait pas si mal. On sortait ce soir-là d’un restaurant où nous prîmes tous les 3 le Menu Dégustation, nous fûmes reçu comme des rois et on en reparle encore quand on se croise. Je pressentais qu’Abi nous voyait comme des gros beauf, des pollueurs carnivores, des branleurs de carte de fidélité. Elle mangeait ses abricots secs, regardait des films de la nouvelle vague sur son iPad en nous attendant pour qu’on reprenne la route. Elle regardait tout le temps l’heure à sa montre tactile, et dans la nuit j’aurais aimé lui rayer. Elle en avait un peu marre de nous, et de notre côté personne voulait savoir ce qu’elle faisait dans la vie par exemple.
Un soir de belle étoile, on dévoila à Abi la suite de notre course folle, on rejoindrait une kermesse dans les bois, un colloque de sacrés brins d’herbe, une festivité de marionnettistes. Et si ça lui allait pas, et bah bye bye.
Elle a dit bye bye et les heures qui suivirent, Carlos nous fit mourir de rire par des imitations d’elle en critique littéraire, en chroniqueuse TV, en député socialiste, en productrice de nouveaux médias, il ne s’arrêtait plus.
Pour le festival, on avait été rencardés par une danseuse aux papillons croisée à l’abri bus, Lynda, et Ralf Rodolphe et Rico, ses 3 papillons des insectes très pro (ils étaient nés l’année des R). Lynda comptait bien se faire un peu de beurre en montrant sa danse aérienne au bord des rosiers, puis elle diviserait l’argent du chapeau avec les 3 autres.
On s’endormit comme des bébés.
Rêve de surf en bois sur les vallons des forêts vertes foncées
Crépitant de soleils
Elles libèrent des vagues, odeurs de bois dorées
Et cachent au détour d’un virage
Là-haut un si joli petit village
A côté d’un champ où quelques bonnes vaches kiffent l’été
Surf au coquelicot, surf au potager
Surf aux vieilles pierres confiantes
Surf entre les paniers d’osiers remplis de merveilles le jour du marché
Rêve
Jour 8 et 9
On commençait à être grossièrement hilares et en doublant un tracteur on gueulait “Oh putain on caracole à 76km/h et bonne journée l’ami!” et comme ça jusqu’à arriver dans le village de gala couvé de champs et d’arbres, et bien cachés les petits bras d’une fraîche rivière. “On va se garer là, au bord du ruisseau, et nos tentes n’auront pas de sardines, on sera posées comme des prunes juteuses juste tombées de l’arbre” “Banco!” répondions nous en cœur. Nous étions alors installées pour “le congrès du régal et autres artifices colorés”.
Ensuite? Ensuite nous nous sommes fondus dans les spectacles des petites rues, le champs des vans aménagés, et chaque personne prenait sans difficulté son petit rôle de bienveillance et de créativité. Alors voilà c’est parti pour 2 jours (ou 4 jours de 12h selon Vi).
Une description rapide ne sera pas de trop :

A : Notre Spot
– calé entre une vieille grange et le ruisseau
B : La Grande Place
– avec les bons restaurants locaux, entrecôte – pommes de terre périgourdines – roquette
– les terrasses ombragées, demi bien frais du matin et toilette de chat dans les chiottes
– les arches avec des petites boutiques centenaires et le tabac du village
C : La Halle du Marché
– encore une, où les soirs balançaient des superbes concerts et les journées des belles accolades
– y avait aussi ici un des 3 stands “bar”
– Carlos s’inscrivit comme bénévole et fut, par un hasard insolent, attitré aux stands bars ! Alors il ne manqua jamais de nous donner les chutes de fûts par l’arrière de la halle ou d’une cahute. Il avait flashé sur une autre bénévole, une fille assez sympa bien que je trouvais qu’elle jouait trop le côté Esméralda, mais c’est bien chacun ses goûts et ses couleurs en fin de compte!
– […]
D : L’Allée des Soupirs
– il suffisait d’arriver à l’extrémité de l’allée pour comprendre son nom, avec une odeur de lavande imaginaire, et pas de tristesse ici, juste l’apaisement de l’ombre douce des arbres qui créent des petits espaces de spectacles et les faibles vents du villages se rejoignent tous ici et forment leur rivière des airs. On a toujours su l’adorer, à chaque fois qu’on y est allées.
– il y avait à l’orée de l’allée le 2e stand “bar” et Carlos était toujours rôti comme un gardon quand il y était placé!
– […]
E : La Grande Église et son cloître
– elle s’est installée rondement là y a des siècles, et pose sa vieille main de grosses pierres sur le village, avec une tête de grand-mère gourmande. Et à côté d’elle, son petit plaisir, son jardin labyrinthe de roses, de fontaines amicales
– une fois Esméralda m’emmena là-bas dans la nuit, sans que je sois sûre de ce qu’elle voulait. Je n’avais pas vraiment d’idées pour faire mieux, alors je fus satisfaite en pissant derrière une haie une rasade bien heureuse apaisée divine
F : Le Collège et le Dortoir des Bénévoles
– Carlos y fit une sieste qu’il tenta érotique en vain, il dormit simplement 1h à poing fermé.
G : La Rivière Fraîche et sa plage à lisière de forêt
– […]
H : La clairière aux caravanes magiques
– et notamment la roulotte des miracles
– le petit cheval bon esprit et communiste
– et Vi une fois dans la nuit marcha dans une bouse fraîche et chaude et jura comme une charretière de la Mer du Nord, une docker tatouée, elle jura contre personne à vrai dire!! Elle parla comme Clarysse l’aurait fait, et moi ivre aux clins d’oeil des étoiles, je me mis à croire soudain dur comme fer que je la reverrai ici même, dans notre bon village, c’était le moment, Clarysse et sa chère gosse, avec un stand incroyable de coudes au comptoir, de marionnettes sans fils, accrochez vous maintenant, et mettez une petite pièce dans son chapeau si ça vous a plu. J’y crois dur comme fer, allez Clarysse, épate moi!
Et aussi en vrac :
– Nos chères toilettes publiques
– Le cerisier de Mamie Jeannette
– Le 3e stand “bar”, à l’écart des fortes affluences, à 2 pas du terrain de pétanque
– Les ruelles désertes qui semblent avoir 500 ans, veillant aux ancestrales recettes secrètes, assurant pour tout le monde les bonnes vibrations, les odeurs de poulets rôtis, sur un rebord à côté des fleurs une tarte aux fraises
– […]
Au lendemain de toutes ces folies douces, nous fîmes le point dans la voiture (avions nous rêvé?) et voici ce qui en ressortit :
Jour 8 – part 1
Alors que Carlos suivait sa réunion de formation pour le rôle (qui serait monumental) de chargé de stand-bar, là où il rencontrait Esméralda et son dos nu, tenue cuir et chaînes-déco, Vi et moi avions attaqué tranquille la journée à la Grande Place (B), et aucune de nous deux ne buvait de café, en lien avec notre paresse justifiée notre peur des ulcères et de Starbuck. On avait rencontré Olivia, (mais elle, nous avait-elle vues?), metteuse en scène charismatique, amoureuse d’un photographe new yorkais irréel, elle qui aurait était comme un poisson dans l’eau aussi bien à Gouine City que dans une ZAD de maquis, ou ici même. Et Sophie, leur productrice, quarantenaire veillant à sa bande, régisseuse de renforts, cuisinière, femme libérée de tout le monde, dossiers de subventions, jasmin et haricots verts.
Mais nous avions bougé d’un coup, bille en tête, alertées par un message de Carlito notre héros communard “J ss à l’allée d soupirs, cerné par un groupe de marionnettistes non conformistes. HELP stop PICON stop”. Le voilà en position, et ça serait pas la dernière fois (D).
Nous l’avions aidé comme on avait pu par une belle présence et quelques commandes intéressantes (je repris notamment le ricard coca de la Pivol, la Résistance!) accoudées au comptoir de planches. Puis nous avions continué notre envol, saluant tout ce beau monde, le gratin des champs sauvés, en avançant dans l’allée qui nous protègerait plus qu’à son tour des soleils de plomb.
Vi fut vraiment touchée par le music-hall jazzy de la grenouille marionnette facétieuse et quand elle crachait son jet d’eau les enfants du premier rang à tous les coups criaient de rire et de surprises. On s’était dit ensuite que c’était marrant l’enfance et posions souvent une belle pièce dans le chapeau de Georgio, le père de cette sacrée grenouille.
Mais voilà que là-bas tout le monde s’amasse autour d’un homme, chacun chuchote des questions à son voisin “ …–.;…..)? ” . Nous nous approchons et découvrons l’oeuvre forcenée d’un homme, La Tentative de Record d’Apnée Aérienne par Abdel Mondo comme l’annonçait l’affiche de 1923. Il était là devant nous et ne respirait pas, il avait la classe – il ne venait à personne d’en douter – et nous le regardions, nous qui respirions, pour tous une inspiration prenait alors tout son sens, c’est bête, mais nous aspirions l’oxygène autour de nous et nous vivions. Nous partîmes au bout de 7 minutes car sa performance nous donnait un peu la tête qui tourne. Un homme a le droit de respirer sans y penser bon sang.
Nous allâmes ensuite à la rivière (G), rafraîchir nos folies, prendre du bon temps. La route fut assez longue pour nous qui traînions une bonne digestion ( terrine de lapin, betteraves vinaigrette et steak frites à la cantine des bénévoles ) et nous y fîmes une sieste intemporelle papouillées par les clapotis des eaux. A côté de nous des filles torse nu.
Jour 8 – part 2
Nous nous réveillâmes comme des abeilles dorlotées et en souriant béat sans dire mot nous reprenions notre butinage du présent, shooter honey. On entendait Jimi Hendrix marteler langoureusement à Joe d’y aller, de faire sa révolution de sang et de battements, on planait complet s’envolant à chaque note dans le chemin, nos bras en croix les mains ouvertes à fleur de peau touchant l’air en mouvement de la Terre, nos yeux voyaient tous les détails de Nature des herbes hautes des sauterelles ; et le Rock’n’Roll nous délivrait la Voie, notre Rage prenait sa place, naturellement entourée. Heyy Joooe je vais suivre cette voie. Je prendrai tout
C’est dans cet état d’esprit complètement reconnecté et cuit raide cuit que nous découvrîmes la prairie aux vans aménagés (H). Trop d’émotions et de rencontres violettes vanille furent faites pour qu’on puisse les visualiser clairement. Mais par exemple Jean-Yves et Anne nous invitèrent à boire un thé à la menthe, avec du caviar d’aubergines fumées et Anne nous lut la Bonne Aventure au milieu de très beaux voiles colorés. Ce qui ne fit rien pour améliorer notre état, on était transformé en bourdons majestueux et inoffensifs pour les heures qui suivraient. On leur promit de revenir avec Carlito au milieu de la nuit. Un rdv comme un autre dans notre grande bulle.
Nous devions replonger dans l’activité chaude du festival – d’abord rejoindre Carlos à sa pause, là où il avait intégré l’amical des boulistes solidaires. En chemin, on tomba sur Rico, vous vous souvenez, le papillon-danseur de Lynda, Rico le bellâtre. Il faisait bien à l’abri d’un muret du gringue à une belle tourterelle mariée, il nous présenta Tamara mais il voulait surtout qu’on se casse vite. Enculé de Rico. Bras dessus dessous avec Vi, on marchait, on refaisait pas le monde et ça nous allait.
A noter que les missions de tout un chacun s’intercalaient – et aller faire pipi pouvait revenir à faire une rencontre incroyable et aussitôt disparue, aller chichement mettre un pantalon à la tente déclenchait un apaisement simple et toute une philosophie d’alchimiste.
Carlos fut encore de service à l’allée des soupirs et dut coûte que coûte tenir la baraka, commande après commande! On passait régulièrement le soutenir et étions récompensées par des fins de vin rouge!
Dans une église théâtre, une représentation intense et tragique nous scotcha (était ce sur le viol d’une adolescente par 3 grands de son village, elle qui travaillait à la boucherie familiale?).
On mit un temps fou à reprendre nos esprits après ça. En accostant notre barque en terrasse de la grande place. On broyait du noir à la redescente. Attendons la fin du service de Carlos, attendons que ces filles se rapprochent, attendons que les lois soient violées, attendons de se faire baiser par le déjà-vu de catastrophe, attendons la fin du plongeon, attendons de trouver ce bon emploi inexistant qui nous sauverait dans le formol. Attendons
ça va mieux en en parlant avec Sophie, la bienveillante productrice, parler de la pièce qu’on vient de voir, parler de Mila M. à l’ombre du vitraille, très peu de mots. Sophie posa simplement sa main sur la mienne. Bien sûr qu’elle comprenait ces foutues douleurs atroces.
Et puis ça y est, on avait séché nos très rares larmes et la joie présente nous remportait dans les flots, comme la rivière vient parfois chercher une feuille mélancolique posée sur la berge.
Carlos arriva rosé à point et un chouille revanchard, il venait de perdre à la belle et “pour sûr ça fait jamais plaisir!!” On lui paya dans un éclat de rire la tournée et tout redécolla pour la soirée, le concert etc.. J’étais au bord du rouleau, et quand la nuit fut bien entamée, je dus vomir dernière la halle, le vigile arriva et je crus bien que j’étais foutue mais il m’installa à l’écart sur un banc de pierre avec un verre d’eau à côté des rosiers (E), au pied de l’église. Il connaissait bien son métier, Jean. C’est ici que j’étais, à respirer avec difficulté, acceptant mon sort d’ivrogne dans une séparation de corps et d’esprit, quand l’énorme orage commença! Ca tonnait menaçant et les gouttes bombardaient, je ne sais pas pour les autres mais après 5 minutes rafraîchissantes et hallucinées, je pris mes dernières forces pour rentrer à la tente où je vomis dans la rivière avant de m’endormir comme un parpaing.
Jour 9 – part 1
Une autre journée rassurante commençait, je passais à la boulangerie, je saluais un ami, je flânais. Le reste de la matinée se passa comme vous pouvez l’imaginer. A noter toutefois 2 rencontres qui sortirent des flots. Tout d’abord l’impressionnante performance de Abdel Mondo en Apnée Aérienne continuait. Le public se faisait maintenant plus clairsemé plus suspicieux, bien qu’Abdel gardait un noyau d’inconditionnels qui se relayaient. On y passa quelques minutes, mais je sais pas, j’y croyais plus. Et puis un petit garçon, avec une tête de gros con, sortit du rang et fonça vers Abdel qui était assis sur son beau fauteuil, vêtu d’un costume en velours violet, le gamin boucha le nez de Abdel, à la stupéfaction de tous. La mère gueula, les fans gueulèrent, mais Abdel les calma d’un geste de la main et ainsi le petit tint le nez d’Abdel pendant au moins 3 minutes avant de se lasser et de déguerpir. On ne savait plus quoi penser. On partit en continuant à respirer et on tomba plus loin sur Lynda, à côté des rosiers elle enrageait car Rico s’était barré et ça foutait un peu son spectacle en l’air “à 2 papillons ça veut plus rien dire tu comprends, l’effet capote complètement les gens s’en rendent bien compte”
Vi la rassura facilement “mais non tu te fais des idées ! Tiens moi par exemple j’étais captivée c’est vrai! J’ai ce qu’il te faut pour reprendre confiance” et elles prirent ensemble 2 inspirations de poopers. Elles décollèrent pour 30s et je crus bien qu’elles allaient s’embrasser! Mais Vi aime les faire languir, elle reviendrait la nuit tombée.
La matinée se passa ainsi sucrée dans notre village cocon.
Jour 9 – part 2
L’après midi ne serait pas très différente, et le soir aussi. On était ici chez nous, nous vieux de 2 jours, on ne fanfaronnait pas, on marchait humblement, le sourire aux lèvres, dans notre élément, définitivement adoptés.
Carlos arriva à la pétanque encore plus cuit que la veille et ne put pas finir la 2e manche correctement. On n’en reparla plus! Abdel et Georgio nous invitèrent à prendre le kir avec eux pour fêter le record de Abdel (amélioré de 47 minutes, il était la fierté du village). Jean le vigile, le berger, me conseilla quelques philosophies pragmatiques, en surveillant tout ce beau monde. Vi fit l’amour avec Lynda dans la rivière après lui avoir fait le coup de la bonne aventure. J’embrassai Sophie sur un ponton avant de lui souhaiter bonne nuit. Carlos n’accordait plus aucun crédit à Esméralda qui de son côté le prenait pour une crapule puant de la gueule. Georgio avait des coups de blues passé minuit, c’est sûrement pour ça qu’il avait créé le music-hall pour sa grenouille crooneuse.
Quand nous sommes retournés aux tentes pour cette dernière nuit, on était un peu tristounes et on en rigolait “un petit pète avant d’aller se coucher?” On avait pas envie que ça se termine, on avait la tête pleine de souvenirs, le cœur chaud. Une fois dans nos tentes, après quelques minutes de silence, Carlos chantonna “Bob Morane contre tous les chacals” et chacun dans son duvet partit en fou rire final. Le lendemain il faudrait se réveiller, garder comme un trésor un bout de tout ça, et ne l’ouvrir qu’en secret.
Jour 10
Nous reprenions la route vers Gouine City, tout droit et sans chichi. Après avoir fait collectivement le compte-rendu que vous venez de lire, on ne parla plus pour des centaines de kilomètres, tant de voix avaient échos dans nos cœurs et les silences illuminés rallumaient une dernière fois cette vie rêvée qui fut la nôtre pour de nombreuses heures.
On envoya quelques belles pensées à Alicia Corine et Benou, on arrivait sur le périph’
Et voilà seule chez moi, posant mon gros sac poussiéreux, j’ouvris mon carnet et écrivis sans y penser :
« L’amitié, l’âmitié
Il aura toujours fallu lire entre les lignes
Pour avoir les grands récits d’amitié
C’est pudique l’amitié »
Ne voulant donc pas trouver d’autres mots, je fermai le carnet, pris une douche qui marquait la fin des vacances. “Ah les salauds comme je les aime”
Le ciel bleu pêche berçait ma chambre, dans 5 minutes je m’endormirai et à quelques toits de là, Vi et Carlos en feraient de même.
