“Voilà c’qui arrive à ceux qui mangent trop gras trop sucré trop salé!
Et j’suis à sec! Mets moi la p’tite soeur et attendons qu’ça chauffe” – entendu à Gouine City – coeur de l’aprem – 15h48
Par une belle petite journée ensoleillée et fraîche
I.
Je déménageais le taudis d’une pauvre fille avec Clarysse Billot, en pleine journée de semaine. Vite fait bien fait, que son ex-gars vienne pas jouer les troubles-fêtes, les bourres-pifs.
Clarysse bossait pour les Brigades Solidaires de Véro Lafont depuis un lustre. 3 jours par semaine. Véro Lafont, toujours elle et ses grandes paluches, sa tête en boulon de 10, et son gros syndicat de travailleuses du bitume. La Fonte!
Clarysse comptait parmi les plus vulgaires de Gouine City (même si elle n’avait pas ‘la licence’) nominée catégorie “court-terme”. Après avoir installé la pauvre fille dans une chambrette du foyer, on se posait à un bar homologué, attendant que le biper sonne pour la prochaine mission.
Les discussions circulaient facile avec Clarysse. Elle parlait rarement de sujets sérieux et était pourtant complètement dans le vrai.
Tony arriva “Allez les filles je vous paye un coup” et s’installait en me poussant, faut dire que Clarysse en jetait malgré ses 37 balais et ses bourlingues.
“Jojo bordel, tu commences à m’plaire, je parle pénarde avec ma pote Alex et tu peux pas t’empêcher de nous casser les boutons c’est ça?”
Tout penaud puis vexé “Va chier alors”, le dialogue était bon enfant à vrai dire.
“Tiens tu sais ce que tu peux plutôt faire avec ma pisse? Tu la fais bouillir et tu la mets direct au congélo avec du sucre et de la canelle, tu me diras si ça fait de la gelée. Allez bouge putain.” Les potes de Jojo étaient morts de rire et même Clarysse partait dans un fou rire dingue en y pensant. Alors Jojo aussi rigola, sa bite sous le bras. Peut-être que ça ferait de la gelée! Tout s’arrangeait toujours comme ça avec Clarysse Billot. Tout le monde ici aimait bien les insultes et les sourires. “Le reste est plus dur” disait-elle tout le temps.
II.
Une autre journée d’astreinte on reçut le bip d’un type qu’on rejoigna au troquet de la place de Pique-Puce. On reverrait ce type plusieurs fois par la suite. Il s’appelait Jacky et Clarysse le surnomma Jacky Dayo ; pourquoi? parce qu’il parlait toujours lentement et fort, il professait plein de leçons stupides et pesantes, comme si sa génération était pas la pire des emplâtrées, et un soir : “putain Jacky tu serais pas maître Yoda en fait? Mais siiiii, sauf que toi, t’a même pas le pass navigo!! Toi t’es Maître Da-yo va!!! AHhah Maître Da-Yo!!” C’était une tarée, et Jacky Dayo se marra en fermant enfin sa gueule.
Mais des jours plus tard c’est pour une vraie histoire qu’on le retrouvait. Lui était veilleur-gardien-vigile et ‘bonne bouche-bonne oreille-bon bras-bonnes jambes’ pour tous les vieux de plein de quartiers, vers Bel Air. Y avait un problème, un petit pépé se faisait escroquer par sa mesquine concierge. Il perdait la tête et elle en profitait pour se faire livrer plein de trucs avec son RIB, son adresse. On allait bientôt la redresser.
Villa des Jacinthes – jeudi aprem vers 16hetdespaquerettes – “on va la faire parler par le cul cette vieille truie, c’est moi qui te l’dis” – “calme toi, commençons par lui imposer la situation, après on avisera” – temporisation
Pooom poooom plooommm (= toc toc toc mais façon Clarysse). Elle aimait ensuite être toute calme, attendant que ça ouvre. Elle chargeait la 1ere note et commençait son numéro d’impro, elle pro et forcenée, super bien maquillée et moi froide raisonnée.
“C’est quiii?” la voix qui grince et qui contrôle sans se fouler. On entend des pas de pantoufles vers la porte.
“C’est pour une livraison pour Raymond Petit” j’enchaîne.
“Il a rien commandé.” elle est sèche et dégueulasse.
“C’est un cadeau pour sa fidélité.”
“Ahhhh c’est bien ça!” et on entend le loquet s’ouvrir.
La suite ressemble à ce que vous pouviez imaginer, je lui ai d’abord expliqué par A+B qu’elle était à un tournant, qu’un chèque ne suffirait pas, mais que ça serait un bon début. Elle était très en colère et ne lâchait pas son pouvoir pervers comme ça, elle griffait sa bave en nous insultant. Je me suis reculée d’un pas, signifiant à Clarysse que c’était son tour.
“Ecoute moi bien p’tite merde de mes deux, tu vas payer et ensuite tu vas aller postuler à Pôle Emploi et on saura ton identifiant, ou alors on reviendra te crever la gueule, on chiera dans tes poubelles la nuit, on arrachera toutes les branches de ta courette à la con pour te les enfoncer dans le nombril, on fera un collier de pâtes avec tes lobes d’oreille…” etc etc.
J’avais pas trouvé Clarysse très en forme, elle devait avoir la tête ailleurs.. Mais le coup des branches enfoncées dans le nombril avait fait mouche. On s’assit toutes les 3 autour de la table démodée et on la vit écrire le chèque, “Raymond Petit” pour l’ordre, tremblotante. Clarysse se leva en posant lourdement sa main sur l’épaule de la concierge. C’était fini.
On repartait et clôturait le dossier pour un moment. Clarysse n’était pas d’humeur ce jour-là, et fila après le service sans prendre de coups, “j’ai des choses à faire”.
III.
Elle comme moi on avait plein d’affaires, plein de plans pour tirer le drap par les 4 bouts. J’avais mon cabinet, mais les affaires étaient rares et chelou, j’avais aussi les soirs de matches avec Vi, et enfin les jours de service avec la brigade de solidarité du syndic. Je savais aussi avec brio me dégager du temps à vaquer, à penser à tout et rien sans dépenser un sous.
Un mardi de fin d’aprem, avec toute la joie secrète de revoir le printemps, je papillonnais en butinant les bars, dire un petit bonjour, taxer une petite clope, faire une partie. C’est pas à vous que je vais apprendre ça. Je reçus un message de Clarysse. “Dis ma pouliche ma sœur peut pas emmener ma ptiote à mon match ça te dérangerait? Je joue vers 20h à Lutèce ! Et pis dis, mets un p’tit billet sur mon équipe, ce soir c’est moi qui te refais le carrelage!” “Hehe Ça marche!”
J’appris à cette occasion que Clarysse Billot avait une fille et qu’elle jouait dans une ligue d’habituées. Je mis 20 balles sur son équipe, les Bétonneuses des Lilas et laissai arriver le soir, bien heureuse et mini ivre.
Sa p’tite et moi on était très bien placées pour ne pas rater un geste précis audacieux et puissant de sa maman. La Billotine, n°14 ! Je peux pas dire qu’on ait crié des masses, sa p’tite était sourde et muette. Mais pour sûr elle connaissait tout le protocole, et appréciait me rassurer avec des gestes sur la suite des évènements, les temps morts, les pénalités, alors je faisais semblant de pas connaître. Une petite muette sourde de 10ansetdesfraisestagada ne clignait plus des yeux, fronçait les sourcils, tapait le poing dans sa main, frappait le pied au sol, bon sang allez Clarysse ! Impacte la situation! Je m’emportais aussi complètement et moi et la petite parlions alors avec des gestes clairs et experts sur la tactique à adopter pour que les Bétonneuses cimentent la victoire.
A la fin, on but quelques verres avec l’équipe, la petite allant checker chaque joueuse comme l’aurait fait la propriétaire du club. Puis Clarysse rentra coucher la gosse chez sa sœur et je ne sais pas après. On se reverrait 2 jours plus tard à la brigade.
J’avais gagné 45 balles sans y penser et je les dépensais sans m’en souvenir.
IV.
Clarysse dort tous les lundis matins et c’est pas volé.
Les lundis aprem, elle file à la cantine des enfants rouges prendre un tas de tupperwares remplis pour la semaine.
Le lundi soir elle reste avec sa petite.
Clarysse se lève tôt les mardis pour me rejoindre à la brigade solidaire et c’est parti pour la journée.
Au soir elle récup la petite et la pose chez sa sœur, puis file tenir la nuit.
Les mercredis, tu la trouveras vers le Château d’eau, pour ses faux ongles, des rajouts, ou d’autres choses de saison.
Puis elle fonce, canon sur ces hauts talons.
Elle tient encore la nuit les mercredis.
Le jeudi retour aux brigades, le jeudi les affaires sont crades
Le soir, la Billotine affûte son jeu, n°14, les muscles saillants dans ses mini-shorts aux messages violents.
Le vendredi rebelote, on règle ferme on fout les chocottes. Brigade, notre bonne brigade
L’équipe 46, moi & Clarysse.
Et les vendredis soirs, elle ne les aime pas trop. Un week-end sur 2, il emmène la petite. Et n’oublie jamais d’appliquer une violence ou une autre, mais Clarysse n’est pas une carrosserie à railler, elle est un tank d’assaut et de l’acier trempé.
Enfin arrivent les week-ends tristes, et là c’est la nuit qui la tient. Et ça jusqu’au lundi.
‘Elle avait du succès avec les hommes, avec l’alcool aussi
Du succès avec les nonnes, avec les indécis
La force de 3 dragonnes, et toutes les tâches de suie
C’était une des plus belles, et j’étais son amie.’
V.
Je bossais avec elle depuis 8 mois maintenant, ça crée des liens c’est sûr, même si il était puéril de trop s’attacher.
Une fois, on allait aider une aide-soignante à la bourre à cause d’une fuite d’eau vicelarde. J’intervenais au culot, puisque j’étais autant plombière que libraire..
“Clarysse, trouve moi un tuyau comme ça, celui-là est archi cuit” on jouait un peu la comédie c’est vrai. L’affaire fut vite réglée, et l’aide-soignante nous offra des cookies. C’était gentil.
C’était un des mauvais vendredis, et Clarysse qui en avait bavé toute la semaine. On sait bien que les lèvres ne se fendent pas de froid en été, que 5 brûlures de doigts sur un bras ne forment pas un tatouage. Elle était un tank d’assaut, comment pouvais-je l’aider?
On repartit de là chacune à nos pensées. A l’angle de la rue des Bagnolettes, à la terrasse du bar, une clocharde un peu paumée alpaguait dans des tirades sans queue ni tête. Peut être bien qu’elle crevait, qui sait. “Tire toi salope, j’t’ai déjà dit de pas venir mendier ici’. Mais sitôt le patron grassouillet rerentrait, elle retentait sa chance de dingue.
Alors à 10 mètres de nous, le maudit destin, plus fort à son tour. Le patron lui agrippa la tête par les cheveux et son autre main rougeaude lui claqua un gros cendar en verre dans la bouche. Le bruit fut horrible. Si lui aussi avait eu une mauvaise semaine? Je ne le sais..
La pauvre fille saignait de la gueule comme une bouche incendie. Elle s’éloigna sonnée et déchiquetée. Quelques mètres plus loin, elle lui gueula, la langue pleine de bout de dents, crachant son émail “Fichhh de putchh”
Clarysse prit dans son sac le tuyau mort, et posa le reste à mes pieds
“Garde moi ça, j’reviens”
“Laisse tomber Clarysse, on est plus en service, allez viens on rentre”
“Je le prends sur mon temps libre Alex, ouais, sur mon temps libre.”
Elle regardait droit, noir nuit noir, calme et elle marcha vers le type. Ce maudit destin serrait notre gorge, et pour le reste il était trop tard.
VI.
Au procès je ne lui fus d’aucune aide. Elle n’attendait rien de moi et semblait savoir qu’aucune aide ne lui serait accordée. Tout était allé si vite. C’est dur d’y repenser. Le procès fut rapide, direct, simple. Mais ça fait mal au cœur car je sais bien que rien n’avait été rapide, direct, simple, dans ce qui c’était passé.
Ils me posaient des questions simples et je répondais simplement.
2 ans ferme. Sa petite va chez son père. Clarysse est défractée. Le boxeur tant admiré au bord du chaos mortel. Je suffoquais. Clarysse tient la barre en vacillant, l’autre main sur sa bouche ouverte géante d’effroi, ne sortant pas un son. Elle crève je vous dis. Sa sœur pleure en la serrant en criant à Dieu sait qui.
Je suis allée la voir, mais elle regardait l’horizon de l’enfer et elle devait y aller. C’était fini, sa petite, c’était fini la brigade, c’était fini sa vie, l’enfer l’absorbait. Je lui serrai le bras avec tout mon amour et partie sans marcher.
Sur le parvis, une phrase revenait me hanter
“Je le fais sur mon temps libre Alex
Ouais
Sur mon temps Libre”
Je ne crois pas en Dieu et certains soirs je me surprends à prier
“Mon Dieu Qu’elle ait retrouvé sa p’tite, qu’elle soit en train de secouer des cocotiers en se marrant, en train de rendre tout le monde content pour 1 seconde ou 3600, en train de fumer en train de baiser, qu’elle soit un tank magnifique, elle & sa p’tite, ouais un tank fragile et magnifique, comme elle l’avait toujours fait. Clarysse je pense à toi.”
