[épisode très très long – ce qu’il faut pour une enquête digne de ce nom]
“Je vois peut-être une montagne où il n’y a qu’une fourmilière.” – A.B.C. contre Poirot – Agatha Christie – lu sur un banc lors d’une aprèm sans travail
A la demande de la famille Estravalda et d’Elvire Pottier, et dans le but de rétablir la vérité face aux stupides rumeurs qui fleurirent des années après l’affaire, je fus chargée de rédiger le compte-rendu des faits tels qu’ils se déroulèrent à partir du printemps, à Fluette-sur-Bignolle.
En voici la retranscription.
Partie 1
I. Celle qui commence son stage
Mars pluvieux à Gouine City
Suite à une longue usure, lassitude du salariat, ne trouvant même plus goût à l’argent, qui en est pourtant la (seule) récompense, j’avais décidé de changer de cap.
Bye-bye Gouine City pour quelques temps. Sentant que c’était la bonne décision, j’étais comme neuve, ce que je veux dire encore pleine d’espoir. Pas marquée pour un sous par cette mauvaise période, que j’attribuais à un fâcheux hasard du calendrier comme ça peut arriver à tout un chacun.
C’était dans cet état d’esprit conquérant et aventurier que le coup de chance me tombait dessus. C’est souvent le cas pour les gens qui ont le temps.
La célèbre Détective Elvire Pottier, la femme qui avait résolu “2 affaires pour un cure-dents”, mis au tapis le “mystère du fumoir hanté”, retrouvé “le cake de la discorde”, et j’en passe ; bref Pottier, la grande Elvire Pottier quittait la ville elle aussi. Elle installait son agence pour un temps en campagne et cherchait une assistante, une stagiaire, son nouveau poulain, je m’y rêvais.
Voilà comment le 3 mai, je pris le train puis le bus pour Fluette-sur-Bignolle.
Le trajet avait été planant, par-dessus les magnifiques étendues de nature.
L’entretien d’embauche serait une formalité.
Mon sac était fait, je m’attendais fermement à vivre cette vie de reporter-détective, chassant sans relâche la vérité et la justice.
J’arrivai en fait dans une toute gentille bourgade de campagne.
“Fluette-sur-Bignolle – 2 minutes d’arrêt”
Je ne traînai pas, agrippai mon baluchon et c’était parti.
Je fis du stop jusqu’à l’église.
Je devais rejoindre Mme Pottier en terrasse – prenons un verre Elvire –
La place de l’église était vraiment trop mignonne, comme quand nous, du nord, on imagine le sud. Vous le voyez, le bien que ça fait?
Les vieilles pierres, les vieilles poutres, ici ça n’a jamais été bombardé je pense. Les fleurs aux fenêtres, les bonnes odeurs du sud.
L’église n’a plus l’air très croyante, elle est surtout gourmande. Alors autour d’elle, elle place le marché, et puis derrière sa dernière voûte elle ombrage la boulangerie.
Et enfin la terrasse du troquet de l’église, autour des gros platanes.
Je cherchais d’un coup d’œil soigné ma future patronne.
Je la repérais facilement, j’étais sous le charme.
“Bonjour Madame Pottier, Alex Duke, pour le poste d’assistante”
“Bien sûr, asseyez vous, ne faites pas l’idiote.
Commençons par commander. Le maire vient d’offrir une tournée générale pour m’accueillir, et ils nous attendent maintenant tous pour trinquer, vous savez ce que c’est…”
“Un kir mûre” dis-je avec sophistication.
“Eh beh, va falloir faire mieux que ça si vous voulez nous aider d’une quelconque manière à l’avenir … Enfin partons sur 2 kirs mûre, puisque c’est ainsi!”
Elle avait l’air de pouvoir être cassante comme une pince de crabe, mais elle semblait enjouée à la fois, vieille louve sûre de sa force.
“Elle est moins classe que ce que j’imaginais” me dis-je pour moi-même.
“Le maire est sympa d’organiser ce petit pot d’arrivée. Cela va nous être très utile pour développer notre agence! Laissez-moi vous le présenter.” Elle fit un geste vers un homme d’une cinquantaine d’années, aux épaules larges comme les anciens rugbymen, une mâchoire épaisse ouverte sur un grand sourire, une blague à chaque table.
“Mr le Maire! Voici ma jeune associée, Alex Duke.”
“Bonjour, encore merci pour ce bel accueil.” je le disais sans conviction, je venais d’arriver après tout. Je traînais la patte comme une ado.
“Mais c’est avec plaisir! Si je peux aider une célébrité comme madame Pottier à s’installer dans notre charmant village” s’exclama-t-il, “Et puis l’apéro, y’a que ça de bon, pas vrai Duke?” me fit-il avec un léger mouvement de coude. Il me rechargea plus tard d’un whisky glace.
Ce soir-là
Au comptoir de cette guinguette permanente qu’on appelait ‘Bar de l’Eglise’
Je rencontrais un jeune homme rigolard et flegmatique aux gestes désinvoltes,
Carlos
Il deviendrait bien vite mon ami, mon poto
Mais vous le savez déjà.
A peine 2h plus tard, nous étions tous pleins comme des cartables.
Je fanfaronnais à Carlos
“J’ai une carte de visite! Et oui! Et mon numéro sur le site de l’agence!!”
“Putain! Tu sais que chez Carglass aussi ils ont une carte de visite? Et si l’impact est moins gros qu’une pièce de 2…” Carlos se foutait de tout le monde avec dextérité, sens du rythme.
“Monsieur le Maire, vous prendrez bien la carte de mon amie?” lança-t-il.
“Mais avec plaisir jeune homme! Je vais même faire mieux! Donnez m’en un tas, je vais les distribuer chez tous les commerçants et les entreprises que je rencontre dans la région!”
“Bsartek le maire!! Venez boire avec nous” et on fut bon pour une liqueur de poire.
Elvire était partie depuis longtemps, elle n’aimait guère ni la folie ni les actions vaines.
La soirée avançait chaudement, mon cher village français, m’attendais tu?
Au détour d’une conversation animée avec Carlito
Je vis passer de l’autre côté de la terrasse une égyptienne, vénitienne, russe, bohémienne
Je rêvais qu’elle soit mienne.
“Tu vois ce que je veux dire : on ne peut pas faire confiance aux contrôleurs…” Carlos ne me lâchait pas avec son histoire de dingues. J’avais du mal à LA regarder discrètement.
“Et les contrôleurs aériens alors?” ajoutai-je sans trop y croire.
“Nan eux ça va” – on peut se souvenir de discussions minimales très longtemps –
On en grilla encore quelques-unes en parlant de la pluie et du beau temps. Comme des jeunes vieux, à la retraite enfin. Puis je fus prise d’un bon coup de barre qui me décida à quitter la tablée. Je fis la bise à Dédé le proprio, que je connaissais très bien à présent. La bise à Carlos, un dernier regard vers l’égyptienne. Et voilà je partais.
Sur la route nocturne vers mon logement, je rêvassais à des scénarios – traveling sur l’égyptienne au comptoir, et dans un son de lumière, dandy je rentre dans le bar –
Pas grand chose pour ainsi dire, dans mon film de fortune.
J’avais pas oublié mon baluchon au bar, c’était le plus important.
Je sursautai quand le chien des proprio aboya sur mon passage, c’était en fait un chien affectueux et très bavard, je le découvrirai plus tard.
L’escalier grinçait comme un chat qui ronronne. Arrivée au 1e étage, toit de grange aménagé, j’ouvris la porte avec la seule clef qu’Elvire m’avait fournie.
Ce fut un bon moment, éreintée, découvrir son petit nid, son odeur, ses meubles en bois.
Je m’endormis dans mon nouveau lit comme une plume d’oie.
II. Celle qui prend ses marques à Fluette
Le mois de mai s’offrait ainsi à moi. Loin de Gouine City, loin des trottoirs loin des zonards, loin de moi-même. Ici un nid d’hirondelles me veillait chaque nuit, s’assurant que je rentre bien. Comment aurais-je pu mal rentrer, il me semblait que Fluette était une île au milieu des champs.
Les herbes sauvages, les arbres fruitiers, les insectes super occupés, quelle vie j’avais à Fluette ces jours-là, ce mois de mai, ce printemps de ma vie, une insolente escort-détective devenue bonne sœur incorruptible. En plein cagnard, je marchais souvent en pensant à ce genre de choses, sourire aux lèvres, radieuse à Fluette-sur-Bignolle. L’étincelle.
Et ne me parlez plus de lesbiennes névrosées, du nucléaire, des violences conjugales ou policières, de carbone, de gros bâtards, de traitresses, d’OGM, de l’iPhone-Bite, de Paris-Match, de chimio, du gouvernement!
Je suis à Fluette, Fluette-sur-Bignolle, Bye bye je vous ai dit!
Légèretés aux bruits des abeilles
Aux accents du sud, aux fins des problèmes
Comme c’était très facile de recroiser les gens à Fluette, j’étais comme un poisson dans l’eau, la chouchoute des mamies et des serveurs. J’allais acheter de vieux livres au bouquiniste-vendeur de weed, dans les rues ombragées du vieux Fluette. Ils sentaient bon les vieilles pages, et on pouvait s’y croire, en 1965.
“Salut mon Dédé, un café-calva et un verre d’eau s’il te plait!” Je me plongeais dans ces romans toutes les matinées.
Au début je me sentais un peu tiraillée, “Bon sang je fous rien! Elvire me laisse entièrement quartier libre, mais je connais les patrons, ça va finir par me retomber dessus.”
Mais ce moment-là n’arrivait pas. Bien au contraire, il semblait que Pottier voulait simplement se mettre en pré-retraite. Le soir, elle appréciait parfois sortir à mon bras, célébrité à Fluette, façon Elton John sur la Croisette.
❋❋❋
Avec Carlos, on se retrouvait régulièrement, au bar ou ailleurs, pour occuper le temps. On s’organisait des sorties comme des adolescents en camp de vacances.
“Tu as vu ça, faudrait qu’on aille piquer une tête” Carlos me tendait la gazette du coin, le Petit Bignollais. En page centrale, une photo du Maire, en short de bain pour l’occasion, avec ses larges épaules et son grand sourire, inaugurant le nouveau centre aquatique, toboggans, transats et bains à bulles, à l’entrée de Fluette.
Fluette était formée de 2 îlots bien distincts.
Le vieux Fluette, avec ses rues en pierres anciennes, son église, ses boutiques pour touristes aisés, ses gourmandises et ses siècles de secrets.
Et puis le nouveau Fluette, qu’on rejoignait par une route longeant des grandes baraques et les champs. On y trouvait la gare routière, quelques immeubles des années 70, grisâtres, difformes et impersonnels. Et une zone d’activités un peu moche, hangars peints de grandes enseignes aux promotions imbattables.
Et en marge de ça, le nouveau centre aquatique où nous rêvions bécotter des filles espiègles autour de glaces à la vanille.
“Parle pour toi! Les gars ont grillé toutes leurs chances à la piscine y’a bien longtemps, puis l’obligation des slips de bain a fini de nous achever. Et maintenant les types comme moi essuient les pots cassés!” Carlos n’était pas porté sur la drague, à son grand regret d’ailleurs.
“Tu exagères mon Carlito, les filles sont bien obligées de vous faire un peu confiance!”
“Bien sûr! Mais elles se font avoir à nouveau, souvent très douloureusement, et c’est reparti pour un tour!”
“Et les types biens alors?”
“Pfff ceux-là sont trop conscients de toutes les crasses qu’elles ont subies ou vont subir!
Alors ils préfèrent les laisser tranquilles… Ou pire, ils tombent sur des vicieuses. Ou pire de chez pire, ils ressassent salement leur timidité solitaire.”
“Un peu d’insouciance mon vieux!”
“L’insouciance?
C’est avec ça qu’elles se retrouvent à 17 ans avec une vidéo de pipe prise en loucedé qui tourne dans tout le village, ou avec un type fier de retirer sa capote dans leur dos, de les baiser quand elles dorment, quand elles cuvent, j’en passe… Alors quand elles vieillissent, elles se méfient, elles se vengent parfois, elles se protègent toujours. Et les types comme moi, pas dégourdis et pas vraiment méchants, on sait même plus comment bander. Y en a qui tournent vinaigre pour ça… On leur avait promis de la chatte porno et ils découvrent amèrement que c’était un mensonge, et payant en plus.” Il avait bien réfléchi au sujet. J’étais triste pour lui du coup.
“Bon tu m’accompagneras quand même?”
“Je vais te couler dans le tobbogan sale gouine” il prenait la tête d’un hater tapant fiévreusement sur son clavier sale. Il me faisait marrer.
“Tu m’attraperas jamais, t’es trop pauvre pour moi salopard!
Suce-toi tout seul dans le jacuzzi! »
“Bourgeoise féministe!” se bidonna-t-il.
On jouait la comédie facilement, pour ne pas se plomber le moral avec ces sujets amers et angoissants.
❋❋❋
Quelques jours plus tard, le 15 mai il me semble, Carlos me rejoignait en terrasse, comme c’était souvent le cas en fin de matinée. Il ne dit pas un mot à part sa commande. Je n’insistais pas, finissant un chapitre haletant d’un vieux Arsène Lupin
“Elle poussa un cri d’horreur, tenta de se lever et tomba évanouie.” *
Je refermai mon bouquin, le posai doucement sur la table, et fis au mieux pour parler naturellement
“ça va mon gros?”
“Ouais ouais.” Un silence s’intercala encore. Je laissais flâner mon regard, pour le laisser tranquille. Il se décida
“Ma reum revient à Fluette…”
“Cool! Elle va crécher où?” Je rajoutais un peu d’enthousiasme à l’histoire.
“A la maison. Elle doit déjà y être là. C’est ni cool ni pas cool.”
“La maison? Quelle maison?!!”
Carlos, lui, vivait à 2 pas du vieux Fluette, dans un HLM de campagne, vous voyez le genre, peu d’étages, des petits balcons chargés de bordel sympa, entouré de pinèdes. La majorité des enfants du vieux Fluette venait de ce lotissement affectueux et gentiment démodé.
“Bah la maison où j’ai grandi, la maison de famille quoi. Elle s’installe pour bosser sa prochaine expo”
“Sa prochaine expo?!” Il me faisait mariner à chaque phrase et je jouais de bon cœur la scène.
“Oui c’est une Artiste” il prenait un petit air, “Elle est connue dans ton coin, Carmen Est°, une des reines de Gouine City! Ma mère! Voilà le tableau Duke, et pas besoin d’en rajouter, sache qu’elle fait bien ce qu’elle veut, je m’en fous allègrement. ”
“Ok ok” je devais avoir la voix intéressée.
“T’avise même pas de la draguer.
J’ai vécu un temps à Gouine City, je vous connais!” s’amusa-t-il. “Tu vas l’adorer.”
Une certaine hâte de la rencontrer m’anima.
On passa à autre chose, comme à notre habitude.
❋❋❋
Une après-midi que je passais à l’agence Pottier – je glandais encore plus que d’habitude – nous papotions avec Elvire. Disons plutôt que je l’écoutais parler de ci et de ça, d’une vieille connaissance qui apparaissait dans un journal, d’une affaire autrefois résolue, de son avis sur tel ou tel point de réglementation.
“Aujourd’hui 22 mai, date anniversaire de Charles Aznavour, Guy Marchand et Novak Djokovic, date étrange que ce 22 mai. Victor Hugo et Roger Moore sont morts un 22 mai…”
Elle divaguait et je commençais à en avoir ma claque de faire semblant d’attendre une affaire. Tu parles d’un stage!
Vers 15h30, un homme engoncé dans son costume, l’air inquiet, suspicieux, poussa la porte de notre agence après avoir regardé à droite à gauche en retirant son chapeau. Il semblait fier de sa soixantaine d’années, et devait porter sa calvitie depuis longtemps déjà comme gage de sa bonne foi en affaires.
“Bonjour, je me présente Hervé Dubois, habitant de Fluette-sur-Bignolle depuis mon mariage en 1985, et que la sainte Geneviève – c’était vaguement la sainte du coin – m’en soit témoin, je peux me vanter de n’avoir jamais eu d’ennemis.
Droit dans ses bottes, droit dans son lit, voici ma devise.”
Pottier l’interrompit
“Curieuse devise Mr Dubois, qu’est ce qui vous amène ici, loin de votre lit et de vos bottes?” je devinais une pointe d’ironie que Dubois ne prit pas le temps de relever, trop occupé à son indignation
“Un graffiti Mme Pottier, un odieux graffiti. Sur Mon mur!
Regardez par vous même!” Il nous tendit son téléphone et l’on put constater un tag en forme d’œil, barré d’une pupille en croix.
Elvire Pottier rendit le téléphone et se leva fermement
“Notre agence ne prend pas les affaires de graffitis ni de collages, tenez-vous le pour dit! Je suis navrée Mr Dubois et vous souhaite malgré tout une bonne continuation” Elle lui serrait déjà la main en le raccompagnant à la porte, il ne pouvait que pouffer quelques contestations stériles, un peu sous le choc par tant d’effronterie. “Mais Madame”, “Attendez que” “Ohh ça alors” et clac! La porte se referma.
“Vous avez vu ça Duke! Prenez-en de la graine!” Pottier se rasseyait, ronronnante, reprenant ses activités anodines de l’après-midi. Et je retombais dans l’ennui. Je comprenais qu’en plus de n’avoir quasi aucune affaire, nous en accepterions encore moins. Tu parles d’une célébrité!
Elvire Pottier avait 57 ans et un caractère bien trempé. Forte de ses succès passés, elle aimait tout à la fois contrôler discrètement et se donner en spectacle. C’était une femme coquette, mais pas m’as-tu-vu. Classe et discernement, voilà son crédo. J’ajouterai qu’elle pouvait être très directe, sans jamais hausser le ton. Elle portait aujourd’hui une chemise légère, en soie bleu foncé, qui se mariait à ravir avec ses yeux verts, malins comme ceux d’un chat. Ses yeux pratiques, agiles, poussés vers l’action, qui tranchaient un peu avec le reste, d’ensemble plutôt bourgeois et rangé. Son pantalon ample mais serré aux hanches – le sexy du matriarcat façon GC – complétait parfaitement le tableau. Et tous les jours c’était ainsi, garde-robe impeccable, boucles d’oreilles discrète et parfum élégant.
Mon stage vivotait et je restais fidèle à moi-même.
❋❋❋
Le 28 mai je rencontrais enfin la mère de Carlos, dans des circonstances un peu spéciales il est vrai. Quelle femme!
Je ne vais pas y aller par 4 chemins, elle était en garde à vue pour avoir planté la main d’un type avec un pic à escargot. Cocasse. Comme son assistant ne répondait pas, elle avait appelé Carlos, et comme il était avec moi et que j’avais la voiture de fonction, je me suis retrouvée dans cet instant de famille. Je me jurais de rester en retrait, comme toujours.
Quand nous arrivâmes au poste, elle était en train de signer des papiers pour sa sortie.
Je fus immédiatement conquise – je suis une cliente facile pour tout ce qui concerne le Rock’n’Roll – par sa voix cassée, son allure d’actrice, cheffe de gang maigre et sans pitié, dans son jean intemporel. 1m70 d’électricité en action.
“Salut mon loulou” elle claqua un bisou sur la joue de Carlos et me regarda comme si j’étais un cheveu sur la soupe.
“Salut m’man, ça c’est Alex, une pote. Elle a la voiture, pour te ramener.”
“C’est pas de refus. Quel connard ce type, cassons-nous de là.”
Carlos suivit sa mère qui sortait ses clopes, et moi je suivis Carlos.
Elle en alluma une sitôt sur le parking. Elle prenait des lattes de pyromane, solide. Elle imposait souverainement le silence, et aucun de nous 2 ne semblait avoir le cran de proposer autre chose.
“Ah Mark!! Tu as fini par avoir mon message!”
On se retourna vers le jeune homme qui arrivait en grandes enjambées. Son Assistant. Il était élégant, fin, sophistiqué et n’avait rien à faire à Fluette-sur-Bignolle, je me disais.
“Qu’est ce qui s’est passé chérie?” Mark était gay et dynamique, l’inverse de Carlos en somme.
“J’étais au resto, et merde quoi, ce con, ce connard, ahhh il arrêtait pas de me faire chier. Putain les mots ne suffisaient plus pour lui répondre, ce branleur, oh j’ai vu le pic à escargots, 6 j’en avais pris, une aubaine, je lui ai planté la main sur la table!
Ah t’aurais vu la tête qu’il a fait!”
Mark explosa de rire, et même Carlos et moi furent bien obligés de se laisser aller, passée une forme de stupéfaction.
“Maman tu peux vraiment pas rester tranquille?” Carlos souriait devant la fatalité.
“Et non mon chéri! Pas cette année!” La mère de Carlos semblait parfaitement heureuse de cette situation.
Dans la voiture, Carlos monta à l’avant avec moi et comme des enfants uberisés, nous laissions “les grands” parler sur la banquette arrière. Ca faisait une drôle d’impression de voir Carlos, qui était son fils, s’effacer au 2e plan, l’air pastel. Mark et elle faisaient leurs discussions et à vrai dire, c’était pas plus mal que ça se joue sans nous. J’y appris tout ce que je voulais savoir.
“Tu as maintenu le rendez-vous de demain?”
“Bien sûr. Mais allez, dis nous comment tu es sortie si vite de chez les flics! Tu as payé?” Mark, comme moi, adorait ce genre d’histoires un peu fofolles.
“Tu parles d’une couille molle! Tu sais qui c’était? Ce foutu auteur comique, un peu bellâtre un peu clown… John Desprès!”
“Mais nonnn” Mark jouait à merveille le rebond.
“Si si! Il fait une résidence dans le coin, pour une pièce. ça nous fait une belle jambe!
Lourd comme pas possible le type ‘je peux être un modèle nu Carmen’ ‘vas-y Carmen, dessine un plan à 3 sur la nappe’, tout ça pour draguer mes copines.
Oh j’te l’ai planté, façon brochette de boudin blanc!”
Elle s’appelait Carmen. La mère de Carlos, cette flamme violette de 51 ans.
“Bien joué Chérie, mais l’évasion bon sang?” Mark était hilare.
“Bah j’étais là pour plainte, le type furieux, douillet !
Mais heureusement y’avait des vidéos de gens autour, de sa grande gueule de connard! Et tout à l’heure, il les a visionnées avec cette offre de ma part : ‘je dirais à personne comment tu peux être con et en échange tu retires ta plainte et ta main.’
Ahahah faux-derch comme il est, il a dit oui direct!”
Elle s’en grilla une après avoir ouvert la fenêtre arrière, fière de son coup.
Soudain elle s’adressa à Carlos, un effort de douceur dans la voix
“Au fait es-tu passé à la maison hier soir?”
“Non, pourquoi, j’aurais dû?” Carlos n’était pas agressif, mais comme distant. Très distant.
“Non non, c’est que j’avais cru entendre du bruit dehors. Je me suis dit que tu aurais pu vouloir voir l’étang, avec la Lune, comme quand tu étais petit…”
“Non”
Lui et sa mère semblaient un peu mal à l’aise pour se parler. Pas une réelle froideur, plutôt une affection sans repère, instable comme un radeau.
Mark et Carmen Est°, cette peintre renommée, discutèrent encore de choses d’adultes, d’artistes, 2 nobles à Gay City.
Elle s’appelait Carmen
Carmen Est°
Cette flamme violette
Auprès de laquelle
Carlos était muet
❋❋❋
Le 2 juin, je prenais ma première affaire. Et j’étais loin de m’en vanter tellement elle ressemblait pour moi à un pétard mouillé.
Un papi fermier du coin était entré dans l’agence. Après avoir hésité un long moment, il avait raconté devant Elvire et moi son histoire en malaxant sa vieille gapette.
“Sainte Geneviève aidez-moi. Vous connaissez la présentatrice, Sophie Before?” il parlait dans sa barbe avec un gros accent. On lui fit répéter plusieurs fois avant de comprendre tout.
“Sophie Before, la vedette TV, elle fait apparaître des fantômes dans mon champ tous les lundis. »
“Quoi?” osa quand même Pottier.
“C’est comme je vous dis, elle parle dans le poste et les fantômes arrivent.
Tout blancs, creusés, à zieuter le soleil comme des ombres. Je sais plus quoi faire…”
Il était au bout du rouleau le pauvre vieux.
Qui ne le serait pas à sa place, ‘Sophie Before et ses matinales foutent le bordel’
C’était pas encore pour aujourd’hui l’Affaire Incroyable. Je m’attendais à ce qu’Elvire le congédie comme elle avait congédié Hervé Dubois, mais bien au contraire
“Bien sûr monsieur, nous prenons très au sérieux votre cas. Ma jeune collaboratrice que voilà va prendre les choses en main ; écrivez ici votre adresse je vous prie.”
Il s’exécuta et partit, toujours très tracassé.
Je trouvais que Pottier se foutait un peu de ma gueule, avec cette histoire sénile et délirante.
Mais j’étais jeune et souple, je sortais donc une nouvelle feuille pour écrire l’ouverture de l’Affaire dite “Des fantômes de la présentatrice – pour Gégé le fermier”.
Ne croyez pas que mes journées furent ensuite plus actives autour de cette enquête. En effet, Elvire me conseilla immédiatement de ‘Ne rien faire du tout, c’est souvent le meilleur moyen de faire décanter une situation. Il faut en toute chose agir en temps et en heure!’
Elle avait toujours une bonne phrase pour ne pas se fouler et je commençais à y trouver mon compte, passé l’ennui, cette technique présentait ses avantages. Il fallait juste avoir de la ressource.
* Maurice Leblanc “Lupin – Le Bouchon de Cristal”
III. Celle qui reçoit un appel étrange
Le lundi 8 juin en fin de matinée
Je ne vais pas m’éterniser là-dessus, je suis en terrasse, je bouquine, vous connaissez le topo, Carlos me rejoint, il a l’air d’avoir fait la bringue la veille, rien de particulier à tout ça.
Et puis je reçois cet appel. Cet étrange appel, cette voix étouffante…
“Venez à la maison-coquelicots, une affaire de la plus haute importance. VITE”
J’annonce à Carlos avec l’air des gens qui bossent
“Bon mon Carlito, j’dois te laisser, les affaires décollent, un truc de la plus Haute importance”, je bombais le torse en rangeant mes quelques bouquins
“Je file maison-coquelicots! Pour te dire!”
“Meuf t’es chelou, c’est chez ma mère” Cette phrase de Carlos eut le retentissement d’un meuble qui bascule et s’écroule.
on fonce à la maison, c’est une chaude matinée
carlos est absent, il regarde au loin à la fenêtre ouverte
par delà les arbres et les oiseaux, avec une froideur en cristal
je suis silence et frais d’avant orage
Cela dit, notre relative jeunesse et notre goût pour les rebondissements nous préservaient d’une concrète inquiétude : nous roulions encore naïvement vers la maison.
Nous longeâmes le champs de coquelicots, j’aperçus un étang derrière des maisons baignées de soleil. Je n’avais rien vu de tout ça le soir où j’étais venue après la garde à vue. Et maintenant tout était un peu glacé
Nous arrivâmes, Tout s’emballa
SOS en morse – gravé au burin dans la mémoire
garée – allée – porte d’entrée – maison – spartiate – vide – calme
fond du jardin – atelier – fenêtre – peintures – chevalets – corps
SON corps – rentrer dans l’atelier- il faut RENTRER
un cri – MAMAN – fenêtre explosée
bondit vite – main sur son épaule – sang – STOP
1h plus tard
L’adjoint du commissaire prenait mal des pincettes et interrogeait
“Expliquez nous comment vous avez découvert votre mère?”
Carlos fixait un caillou par terre, sans cligner sans respirer
Les 6 de ses sens s’étaient figés
Je détournai le flic en répondant
“J’étais au bar de l’église, d’astreinte, Carlos m’a rejoint. Vers les 11h15 j’ai reçu cet appel me disant de venir à cette maison-coquelicots, pour une affaire urgente, pis ça a raccroché. On a stressé quand Carlos m’a dit que c’était chez sa mère.
Voilà on a foncé en caisse et pis bah arrivés là, on l’a cherchée partout.
On l’a vue par terre au fond de l’atelier depuis la fenêtre mais tout était fermé putain, on a paniqué en essayant de défoncer ce putain de double-vitrage.. La voisine et le maire et pis le fils de la voisine, ils sont arrivés, sûrement à cause de comment on gueulait. Le maire nous a aidé à casser la vitre pour rentrer.. Oh putain… Bah ensuite.. on a découvert … euh … la situation ..”
J’étais un peu fébrile.
Le maire me tendit de l’eau, la voisine était blanche comme de la farine en mer du nord.
Le flic notait sur son indémodable petit calepin “Ok ok, et vous m’sieur?”
“Monsieur le Maire, Berleig Frimoux” avec une poignée de main chaleureuse mais tout en retenue, la situation n’étant pas à l’effusion.
“Ecoutez c’est très simple, j’avais rendez-vous avec madame Talbot et son fils Dylan, les voisins de la défunte, à 11h pour discuter des études du gosse” . Il montra de la tête un gamin de 17 ans, qui avait l’air de se demander ce qu’il foutait là. A côté de lui, sa mère toujours aussi pâle de stupeur. Le maire était digne, et faisait au mieux. Le Bon Maire de Fluette. Il reprit “Quand nous avons entendu toute cette agitation nous sommes venus aider ces 2 jeunes. A casser la vitre d’abord et puis.. pour les soutenir. C’est terrible…”
La voisine qui reprenait pied : “Oui monsieur le maire était là depuis 11h – et puis ces cris et les coups contre la vitre – oh la la…” elle se tut de nouveau.
Nous étions sous le choc
Et à quelques mètres de nous
Carlos était là
Ses pleurs des secondes hystériques
Qui tombaient dans le vide
La distance entre lui et nous venait de prendre 1 millions de kilomètres
Sa mère était morte .
Là où nous avions de l’effroi, lui venait d’être jeté dans le désert et n’avait même plus envie.
Il n’a plus sa mère, alors qui l’aimera pour sûr? Vous avez compris?
On se tut tous. Et je me souviens comme ce fut assourdissant.
IV. Celle qui fait sa déposition
Le commissaire Malibard et son adjoint avaient installé leurs affaires dans la maisonnette, cette maison-coquelicot donnant sur la route. Donnant sur le passé.
Une personne était morte, sa maison ressemblait pour moi à un tombeau, à un musée tragique à honorer. J’étais de plus en plus blême, le contre-coup. Comment aider mon ami. On ne rigolerait plus.
Les interrogatoires commencèrent – questions de routine on nous assura – tour à tour convoqués dans la maisonnette.
Je fus la première.
“8 juin – Homicide de Madame Carmen Estravalda – Déposition d’Alex Duke”
L’adjoint Perez tapait en parlant tout haut à sa machine à écrire.
Madame Estravalda – Carmen Est° – …
Ce qui suit est la stricte copie de la déposition que je fis aux policiers. Je m’étais appliquée, vous le verrez, à être le plus précise possible, concentrée au max, occasion en or de prouver à Pottier que je n’étais pas une pipette, une roue voilée. Le flic quant à lui me regarda comme si j’en faisais trop, pas faux, voici ce que je leur déclara :
“A : Je suis posée en terrasse, Bar de l’Eglise, je sirote depuis 10h. Carlos me rejoint vers 10h45, il prend un café il dit qu’il est rincé et ça a l’air vrai”
B : A 11h12, je reçois un appel mystérieux sur une affaire urgente, maison-coquelicots.
C’est la maison de la mère de mon pote qui est indiquée par cette voix étouffée.
Et il s’avère que c’est le téléphone fixe de ladite maison qui m’a appelée
C : On fonce avec ma voiture de fonction, sans dire un mot, on arrive à 11h30, je me gare dans la rue à côté de 2 voitures qui sont celles de la voisine et celle du maire – vérifié – et on se précipite à l’intérieur de la maisonnette où nous nous trouvons actuellement : personne. On traverse le jardin, on va vers l’atelier : on voit sa mère au sol par la fenêtre, tout est fermé. On cherche de tous les côtés. La fenêtre et la porte sont closes, on fait le tour, la vieille porte arrière est condamnée par les ronces et les années : impossible de chez impossible, on panique. On crie pour réveiller sa mère en donnant des coups contre la fenêtre. Mais mon pote est rincé, tétanisé, et moi j’ai la force d’une feuille… Alertés par nos cris, la voisine son fils et le maire sont arrivés, le maire a réussi à péter la vitre avec une barre de fer
D : on saute à l’intérieur, Carlos se rue sur le corps, je suis juste derrière. Stupeur :
On découvre l’impact de la balle dans le crâne, le sang, l’arme pendant à la main de Carmen Est° euh Madame Estravalda.
La mère de mon pote
Morte
Carlos est horrifié, anéanti
Je l’éloigne du corps, mon cerveau en tornade.
Le maire se rapproche de nous “Ô mon dieu…”
E : Je dis “il faut qu’on ne touche à rien, et attention où on marche.”
Rien n’a l’air d’avoir été fouillé, c’est juste un gentil bazar sur le bureau.
Je prends Carlos par l’épaule, c’est un enfant momifié que j’emmène
“Viens, il faut appeler de l’aide”
Sur la porte de l’atelier pour sortir, la clef est solidement, tragiquement enfoncée dans la serrure, fermée. Je dois la tourner 2 tours avec un mouchoir pour déverrouiller.
Nous nous jetons dehors.
Le maire part chercher de l’eau, Carlos s’écroule dans l’herbe.
F : Les pompiers, appelés par la voisine, arrivent mais c’est bientôt la Police, vous, qui prenez le relais et nous voici”
Ils insistent sur la clef. J’en suis certaine, à mon plus grand désarroi.
Fermée de l’intérieur.
A leur demande, je les emmène à l’arrière de l’atelier, face aux ronces. Malibard est circonspect.
“Je crois entrevoir même un cadenas… Allez rentrons.”
V. Où les grands parlent entre grands
Perez tapa encore quelques constatations puis je fus priée de sortir du salon transformé en bureau austère.
Il y eut un temps de battement. Elvire Pottier venait d’arriver. Le commissaire Malibard sortit pour saluer la célèbre Pottier. C’était un type d’un certain âge, avec une allure d’ancien pilote Air France. Ils s’éloignèrent pour parler entre grands.
Quand ils revinrent vers nous, sans savoir pourquoi, le Maire, la voisine et moi attendions qu’ils nous disent un mot. Il n’en fut rien. Le commissaire rentra en annonçant sur le pas de la porte
“Carlos Estravalda, si vous voulez bien rentrer pour répondre à quelques questions factuelles”.
Mon pote n’entendait rien, c’est ma main sur son épaule qui le fit tressaillir.
Il suivit là où on lui indiqua. Un rail dans le vide
Elvire Pottier lui emboîta le pas en me soufflant
“J’ai vu avec le commissaire. Nous suivons le début de l’enquête en consultantes. Allez hop entrez Duke”
Et nous prîmes place à l’arrière, presque invisibles, vitre fumée irréelle.
❋❋❋
“Déposition de Carlos Estravalda”
L’adjoint Perez était toujours derrière son clavier, réglant les détails de paperasse avec entrain.
Carlos prit place sur la chaise en face d’eux. Il était égaré mon poto, un véritable albatros dans un panier de crabes. Impassible et maladroit.
Perez commença, la tête dans ses formulaires
“Carlos Estravalda, né en 1987, 34 ans, c’est bien ça?” Carlos hocha la tête.
“Vous avez découvert votre mère à 11h30 avec votre amie Mlle Duke et le Maire, vous confirmez? Rien à ajouter?”
Carlos n’avait évidemment rien à ajouter. A cet instant, il n’avait plus rien.
C’était une sensation étrange.
Malibard, qui était à l’arrière, se rapprocha de la table.
“Carlos, vous comprenez que nous devons vous poser quelques questions pour nous aider à comprendre la situation?”
Carlos leva les yeux vers le commissaire, sans expression, ni réponse. Lui qui n’aimait déjà pas les contrôleurs, me surpris-je à penser…
“Où est votre père?”
Carlos répondit sans bouger, du tac au tac.
“Je ne sais pas, je n’ai jamais su et je ne saurais jamais. Voilà pour votre réponse.” Il en avait marre.
“Votre mère fréquentait quelqu’un? Ou une bande d’amis?”
“Je ne sais pas. Elle venait de rentrer à Fluette.”
“Vous n’étiez pas très proche c’est ça?” Malibard la jouait façon complicité.
“Voilà c’est ça.” trancha Carlos. La complicité ne marchait pas.
Mon pote respira profondément
“Ecoutez je vous ai dit, elle venait de rentrer, je ne sais pas son emploi du temps, je ne connais pas ses fréquentations, je sais que dalle!
Je sais juste qu’elle préparait sa nouvelle expo, ici à la maison, et j’imagine qu’elle était dure à suivre. Je ne la suivais pas, et nous n’étions pas en froid pour autant. J’étais son fils, pas un proche, vous captez?
Maintenant j’en ai assez, je veux être seul. Appelez Mark ou ma tante pour tout le reste.”
Carlos clôtura ainsi l’interrogatoire.
Il avait le regard en sable noire quand il sortit. On l’entendit transmettre la consigne
“Sonia Talbot, c’est à vous.”
J’avalais ma salive avec peine
Mon ami dans la broyeuse
❋❋❋
“Déposition de Sonia Talbot”
Une femme petite et musclée entra dans le salon-bureau. Elle avait 38 ans. On pouvait entendre son cœur battre d’ici, mais elle tenait une certaine force, un dynamsime. Une blonde-rousse qui bossait tous les jours au grand air, et les rides qui vont avec.
Malibard prit les devants
“Madame Talbot, vous êtes ici en tant que témoin indirect de la découverte du corps de madame Estravalda, et en tant que voisine la plus proche.” Il arrondissait les angles pour la détendre.
“Oh oui, oh lala… Mais moi je ne la connaissais pas hein! Elle venait de temps en temps de Gouine City, une femme de la Ville, mais attention elle savait se retrousser les manches, elle a bien bosser à son atelier. Oh lala pour ce que ça va servir… C’est choquant.”
Malibard ne voulait pas s’éterniser sur ces détails.
“Exact madame Talbot. Ceci étant dit, pouvez-vous répéter ce que vous avez dit à mon collègue tout à l’heure, vos activités les heures ayant précédées la découverte?”
“Bah j’étais au marché de Bidoufle à vendre mes barquettes de fraises. Mon Dylan était à la maison. Je suis rentrée pas tard. A 11h le Maire est arrivé, on avez le rendez-vous. C’est pour les études de Dylan. Mon gars i’veut faire un BTS, mais le prix du logement et tout, en ville là-bas, c’est bonbon j’vous l’dis. Le Maire il nous … aide à trouver un truc, une bourse, un job étudiant. C’est pas évident pour les jeunes vous savez m’sieur le commissaire…
A 11h il est arrivé oui.
– elle fit une pause pour revoir le moment
Oh pis après bah les cris des 2 jeunes. J’les entends encore à chercher de tous les côtés pour rentrer dans l’atelier. Les pauvres malheureux.
Oh pis moi dans ces cas-là je suis pas dégourdie.
Ils ont réussi à casser la fenêtre et à entrer et pis là bah… le cauchemar quoi.”
Une voisine comme une autre, cette Sonia Talbot, une pas mauvaise même.
Malibard changea de position, comme pour une confidence entre femmes
“Est-ce que vous aviez trouvé votre voisine, m’dame Estravalda, déprimée ces derniers temps?”
“Oh c’est une artiste, c’est tout ce que je sais.. Déprimée? j’en sais rien, mais les artistes c’est pas comme vous et moi nan? Enfin c’était une gentille dame quand je la croisais..”
Quand le commissaire l’autorisa à partir, Sonia Talbot ne demanda pas son reste et fila comme une maman-souris.
A la porte elle aperçut un vieux dreadeux qui venait d’arriver dans le jardin, accompagné par un flic. Elle se retourna vers nous, un peu moqueuse
“Vous avez amené Al’! Autant interroger le peuplier à c’t’heure-là, il sera plus bavard! Ce bon vieux Al…”
Et elle disparut après avoir appelé le Maire.
❋❋❋
“Déposition de Berleig Frimoux ”
Le Maire entra dignement dans le salon.
“Ecoutez faisons au plus vite, j’ai pas mal de rendez-vous qui attendent.” Il souriait à Malibard en s’asseyant.
“Enfin je comprends bien que votre enquête passe avant tout. C’est terrible ce qui est arrivé. Plus jamais ça à Fluette! Je vous écoute Messieurs.”
Malibard imposa un silence. Il n’aimait pas qu’on lui force la main. Je souriais en voyant notre bon Maire dans ce bourbier d’enquête, loin de l’apéro et de la piscine.
“Bien sûr monsieur le maire. Nous allons faire au plus vite.
Tout d’abord, quelques vérifications, vous avez 56 ans, vous habitez à Fluette depuis 10 ans et en êtes le Maire depuis 4. C’est exact?” Malibard en rajoutait pour prendre son temps.
“Totalement exact.”
“A 11h vous arrivez chez Madame Talbot pour parler avec son fils du BTS.”
“Encore exact monsieur le commissaire. Il n’y avait pas un chat sur la route à cette heure-là.”
“A 11h30, alertés par les cris de Carlos Estravalda et d’Alex Duke son amie, vous accourez pour les aider à pénétrer dans l’atelier au secours de madame Estravalda. Toujours bon?”
“Comme si vous y étiez Commissaire Malibard!”
“Une fois à l’intérieur, vous découvrez l’irréparable – Malibard fit une pause –
En voulant sortir vous tombez sur la serrure fermée à double-tour par la clef qui s’y trouve. Concentrez-vous bien, est-ce que c’est ça?”
Berleig Frimoux ferma les yeux un instant, puis revint vers nous avec la réponse
“Oui c’est tout à fait ça. Fermée de l’intérieur. C’est la jeune Duke, perspicace – il me glissa un regard flatteur – qui a tourné la clef avec un tissu propre.”
“Très bien, très bien.
Je crois que ça sera tout pour nous, monsieur le Maire.”
Ils se serrèrent la main, privilège de Maire, et Mr Frimoux prit la porte après avoir salué Pottier.
❋❋❋
“Déposition de Alain Troissous”
Alain Troissous semblait être un chaman au chômage, un original. Il écrasa son pète devant l’entrée, rassembla ses dreads, et marcha mollement, très mollement, avec ses vieilles reebok et son jean trop grand.
Enfin arrivé devant la chaise, les yeux transparents, Troissous regarda le commissaire. Je ne saurais dire si c’était de l’insolence ou de l’absence.
“Asseyez vous Monsieur. Vous savez que l’usage de stupéfiants est interdit?”
Malibard n’aimait pas qu’on le nargue.
“C’était du CBD m’sieur l’agent.” Troissous continuait avec sa voix sans énergie. L’ironie absolue.
“Bon passons pour cette fois.
Vous savez pourquoi vous êtes là?”
“Non m’sieur.”
“Vous êtes bien le dénommé Alain Troissous, 55 ans, résident la maison là-bas en face de l’autre côté de l’étang?”
“Oui m’sieur, mais on m’appelle plutôt Al’”
“D’accord Al, d’accord.”
“Pourquoi on est chez m’dame Estravalda d’abord? Elle est où?” Al aussi commençait à en avoir marre des manières de Malibard, mouche du coche comme pas deux!
“Nous sommes là Troissous, parce que Madame Carmen Estravalda a été retrouvée morte ce matin. Et que toi, tu as peut-être vu quelque chose – il se mit debout à côté de Al, imposant une menace – tu as peut-être entendu du bruit?”
Je croyais discerner un infime tournis chez Al’.
“J’ai rien vu m’sieur l’inspecteur”
“Commissaire Al, Commissaire.
Tu passes tes journées à fumer de la marijuana c’est ça?” Malibard perdait patience
“C’est ça monsieur le Co-mi-ssaire” le courant ne passait pas bien entre les 2.
“Allez file, Troissous, et tiens toi à carreaux je t’ai à l’œil. » Malibard prenait parfois les choses trop à cœur. Je n’aimais pas ces moments-là.
Quand Al fut dehors, Malibard s’esclaffa
“C’est la Talbot qui avait raison. Une plante verte ce Troissous.”
Pottier ajouta à demi-voix
“Il y a beaucoup de sortes de plantes vertes…”
Malibard n’en fit pas cas, il appelait déjà la dernière voisine.
❋❋❋
“Déposition de Andrée Vasseur”
Une femme âgée entra dans la pièce. Elle était dynamique et on sentait sa poigne de tous les jours. Elle habitait un peu plus loin, avant l’arrivée sur l’étang.
“Bonjour messieurs dames. Andrée Vasseur, institutrice à la retraite, j’habite au virage en s’éloignant vers Fluette. J’imagine que vous voulez savoir si j’ai vu quelque chose? Pauvre dame…”
Malibard, une fois encore, n’avait pas la main, et voulut la reprendre immédiatement
“Asseyez-vous d’abord madame. Ici c’est nous qui posons les questions d’accord.”
“Oh mais faites à votre guise jeune homme” Il n’était pas jeune et c’était une façon pour elle de marquer sa supériorité, l’ancienne qu’on devait écouter.
“Bon bah oui racontez-nous, quelque chose de bizarre aujourd’hui?”
L’institutrice se redressa sur sa chaise, remit droit un bouton de sa chemise usée. Elle ne roulait pas sur l’or, ça se voyait, mais elle tenait son rang. Pas par prétention, mais parce que c’est ce qu’elle avait fait toute sa vie. Tenir sa classe, apprendre des choses à une bande de bambins chouineurs et attachants.
Et puis elle était contente que quelqu’un l’écoute à nouveau, contente de servir.
Alors elle commença
“Je me lève toujours à 5h pour arroser mon jardin. J’ai à peine fini les tomates, 5h30 maximum, que je vois sur la route une femme qui marche. Non, elle ne marche pas, elle défile. Une grande Rousse. Ses bouclettes dans le vent, ça oui je m’en souviens. Une poitrine comme ça – elle fit un geste évocateur – et des jambes comme des échasses. Elle marchait vers l’étang, vers ici.”
“Vous êtes en train de nous dire qu’à 5h30 du matin passe une femme-mannequin, rousse qui plus est, ici, en route vers la scène de crime?” ni Malibard ni nous ne l’avions vu venir.
“Jusqu’ici-même, je ne sais pas, mais vers ici, oui.
Une grande Rousse de cinéma, voilà qui vous cherchez inspecteur.”
“Commissaire!”
Il y eut un silence de réflexion.
“Bon très bien et cette Rousse, elle est repassée?”
“Oui, dans l’autre sens vers 8h30. Je faisais les mauvaises herbes.
Entre nous commissaire, cette femme était trop belle pour être une meurtrière” Andrée semblait sûre de ce qu’elle avançait, malgré la pauvreté de ses arguments.
“Ne vous faites pas d’idées pré-conçues sur les tueuses madame Vasseur, laissez nous faire.”
“Avec plaisir Commissaire.”
“Bon et rien ensuite?”
“Non plus personne n’est passé jusqu’aux 2 jeunes dans leur épave. A 11h28. Je passais de l’anti-rouille sur mes outils.”
Elle se leva.
“J’aimerais bien que vous retrouviez cette femme mystérieuse.
Bonne chance Commissaire. Messieurs Dames.”
Elle referma derrière elle.
Et une chute de réflexions dévala ma tête.
VI. Celui qui brief au déjeuner
Malibard fit quelques mouvements pour se délier les jambes.
« Ça fait du bien quand ça s’arrête!” et dictant son ordre à Perez
“Dites au cuisto qu’il est réquisitionné, qu’on arrive pour 13h30 avec une faim de loup et la carte bleue du ministère.”
Ils prirent leur voiture pour rejoindre le vieux Fluette, et de mon côté j’emmenais Pottier.
Carlos avait été ramené chez lui par un agent. Il voulait rester seul mon ami.
Le commissaire avait réservé dans un bon petit resto de Fluette, le La Fontaine, au coin d’une arche.
La placette était plus délicate, plus secrète que cette bonne vieille place de l’église. Ici une colombe vient animer la carte postale, elle boit dans la fontaine de pierre, elle l’adore son village, éternel sous les arbres.
Là, le Commissaire Malibard et son adjoint Perez, Elvire Pottier et moi-même prenions place à la terrasse ombragée.
On pouvait sentir que Malibard était un meneur de l’ancienne école, traditionnel et loyal à sa façon, habitué à être écouté et obéi. Confiant.
“Bon on a du pain sur la planche, voilà la situation à H+2 de la découverte du corps. Un pichet de rouge ça vous va? Je vais prendre la pièce du boucher, saignante, sauce roquefort, ajustez votre commande le temps que je vous mette au parfum.
Au passage, madame Pottier, comme vous le savez, c’est votre grande réputation qui vous permet d’être ici, et je me réjouis de pouvoir discuter de l’affaire avec une pointure telle que vous, mais je reste le Pilote. Et il faudra tôt ou tard que j’arrête de vous informer des avancées.”
Elvire en fine diplomate acquiesçait d’une voix douce.
Malibard se joignit les mains
“Alors voilà ce qu’on a au frais :
- Un/e mystérieux/se inconnu/e vous appelle depuis le fixe de la maison-coquelicots à 11h12 pour vous faire venir. Cet inconnnu ne reste pas sur les lieux et n’appelle personne d’autre. Votre carte de visite traîne dans toute la région, donc pas d’infos de ce côté-là – j’acquiesçai –
- L’atelier est clos quand vous arrivez. Par la fenêtre vous voyez madame Estravalda écroulée au sol
- Il est impossible de mettre une clef dans la serrure quand une autre clef de cette porte est déjà enfoncée de l’autre côté – vu? On ne peut donc pas avoir utilisé dans notre cas de 2e clef depuis l’extérieur pour refermer
- Vous forcez la fenêtre à coups de barre de fer et découvrez la blessure à la tête
- Le flingue, pas d’empreintes, pas de numéro, encore 4 balles dans le chargeur. Ce qui a fait un peu tiquer les collègues et le légiste, c’est la position du flingue dans la main d’Estravalda, pendouillant sans vraiment de sens. C’est que la Carmen a une espèce de brûlure chimique qui lui colle quasiment joints les doigts. Donc pour tirer, ça devait être coton. Enfin à vérifier…
- Dans l’évier de la maison quelques tasses à café sont parties pour ADN et empreintes
- On attend le retour des analyses de sang, savoir dans quel étage elle perchait, et de l’autopsie, pour l’heure du crime. Pour la cause du décès, je pense qu’on est servi, balle dans la tête
- L’agenda est parti en analyse et les fadettes vont bien arriver un jour (ndlr : Fadette est un mot-valise (entré dans le dictionnaire) constitué à partir des termes « factures détaillées ». Il s’agit donc des relevés des appels de particuliers transmis par les opérateurs de téléphonie.)
- A côté d’une couchette, sur la mezzanine de l’atelier, en évidence, on a trouvé cette note écrite sur un carton. C’est un peu barré, c’est pas ma came :
“Sa vérité
Ce combat de vie ou de mort
Contre ce chétif soi-même, ce peureux, ce bourgeois.
[…]”
Il ne nous montra que cette phrase écrite au feutre noir sur ce bout de carton-pancarte. Le reste du texte était caché par une feuille A4, placée là par les soins de Perez. Ils menaient leur enquête à leur façon..
“Le dernier mot d’un femme au bout du rouleau? Possible “ asséna-t-il.
“Enfin notre priorité Numéro 1 c’est bien sûr retrouver cette Rousse arrivée avec panache à 5h30 pour repartir à 8h30. Faire plaisir à une vieille dame, ça me botte!
Bon on commande?”
Le repas fut songeur. Je m’éclipsai avant la fin, pour passer voir Carlos à son appart.
Il m’ouvre la porte sans vie. Il ne dit qu’une phrase, qu’il tourne en boucle dans tous les sens
“Il faut qu’ils arrivent. Demandez à Mark et à ma tante. Dites-leur de venir. Il faut qu’ils viennent. Dites-leur. Vite. Ils faut qu’ils arrivent”
Je repartis sans avoir rien pu faire pour lui.
VII. Ceux qui doivent arriver
Je filais à nouveau à la maison-coquelicots, ça allait reprendre vers 15h.
Quand j’arrivais, une femme abattue, broyée par ses pensées, attendait dans le jardin. Elle retenait tous les sanglots avec douleur et force. Elle avait dans les 50 ans, elle en paraissait des siècles aujourd’hui.
On l’attendait maintenant à l’intérieur, suivant notre rituel.
❋❋❋
“Déposition de Dolores Estravalda”
Malibard prenait une attitude digne et respectueuse, le timbre impeccable. Il gagnait enfin des points dans mon estime.
“Nous sommes désolés de devoir vous poser des questions en cet instant. L’enquête l’exige.”
“Allez-y Mr Malibard” Elle parlait en comptant ses mots au minimum.
“Vous avez 49 ans, 2 de moins que votre sœur Carmen. Vous habitez une caravane au-dessus du vieux Fluette, dans un champ. Vous y étiez toute la matinée, jusqu’à notre appel, c’est bien cela?”
“Oui. Mais à quoi bon ces questions? C’est ridicule. Où en est l’enquête Malibard?” Dolores ne comptait pas se laisser balloter.
“Vos parents sont décédés il y a 25 ans en vous laissant cette maison-coquelicot” le commissaire suivait son idée.
“Oui mais j’y mettais plus les pieds. Carmen y revenait régulièrement depuis le décès de notre mère. Je sais vraiment pas pourquoi. C’était son retour au bercail en somme.”
Ca lui faisait mal à Dolores Estravalda de penser à ça.
“Elle y revenait, elle en était partie?” suggérait Malibard avec tact.
“Oui, et en pleurs.”
“Racontez-nous” mais Dolores n’avait pas envie de raconter. Elle fixait le commissaire avec aucune envie de parler. Elle lâcha
“A votre avis commissaire? Rassurez-moi, l’enquête est entre de bonnes mains?
Alors Vous, racontez-moi.” Dolores devenait plus froide, plus belle, à chaque minute. La Soeur de Carmen. Elle lançait un défi à Malibard. Il resta impassible quelques instants, activant toutes ses compétences.
Pottier se pencha vers moi, nous étions bien à l’arrière et je fus la seule à l’entendre
“Je parie que Carmen est partie en 1987.” je pris le pari sans trop comprendre.
Malibard feuilleta les dépositions, et les reposa, calme, un bon commissaire.
“Je vais vous raconter et vous m’arrêtez si je me trompe.
Carmen a 17 ans, elle est enceinte de Carlos, et ça passe mal. Vos parents sont catholiques, ou à minima soucieux des regards du village, travailleurs, discrets, têtes de mule peut-être.
Après l’accouchement, qui n’a pas forcément été rose, vous voyez votre sœur quitter dans des éclats de voix la maison avec son bébé, Carlos. Vous aviez 15 ans.”
Il laissa un silence comme à la mer, grave.
Dolores fermait les yeux, une prière en souvenir
“Il n’y a pas eu d’éclats de voix ce soir-là. C’était un silence, un silence abyssal.
Je n’ai pas su pour la grossesse, jusqu’au jour où j’ai vu Carlos. C’était le nom de notre papi.”
Elle marqua encore un souffle.
“Voilà comment c’était quand elle est partie.” Elle essuya une larme brûlante au coin de son œil.
“D’accord madame Estravalda. Tout cela peut nous servir. Merci”
Chacun faisait à nouveau un pas vers l’autre.
“Et où est elle partie?” continua-t-il.
“A la Grande Ville. Elle avait toujours rêvé de ça. Elle a pris son bébé sous le bras et elle y est allée. Une coriace ma soeur Malibard, sachez-le.”
“C’est noté madame. Je vous remercie pour tous ces détails.
Une autre question, qu’a votre sœur à sa main droite?”
“Sa main de pingouin? J’ai jamais su comment exactement elle s’était fait ça. Elle était en colère énorme ces années-là, elle s’en foutait de sa main. Un jour elle est revenue avec une vieille brûlure, genre chimique, ça a empiré, infection. Bref, elle en a gardé des séquelles à vie de ce truc-là! Sa main collée. Elle en riait. Playmobil, pingouin, Django, on arrêtait pas.”
“On m’a dit qu’elle était artiste, ça ne la gênait pas?”
“Tu parles! Vous croyez que les artistes peignent avec leur main de nos jours?!
Non elle se démerdait. Elle tenait son stylo ou le pinceau avec toute la main.”
Dolores semblait se remémorer en mimant.
“Quelques années après son arrivée à la Grande Ville, ça a décollé pour elle. Elle en a fait des expos, des soirées urbaines, des galas.
Carmen Est° – Reine de l’azote liquide fluo à Gouine City – Mr Malibard vous en avez entendu parler?” Dolores était fière de sa sœur. Vachement fière. C’était touchant.
“Je m’excuse, je vais rarement au musée.”
“Moi non plus.” avoua finalement Dolores.
“Continuons si vous le voulez bien.
Carlos nous a dit qu’il ne connaissait pas son père.
Mais vous, vous avez peut-être votre petite idée?”
“Non monsieur. Je n’ai jamais vu ma sœur fréquenter un garçon, ni même en parler. Nous avions trop d’énergie pour ça. Je l’ai questionnée sans succès.
Puis elle m’a fait promettre de ne plus lui demander. Elle se débrouillait bien entre Carlos et sa vie, un peu chaotique parfois, mais ça tenait bien. Alors petit à petit j’ai oublié que je ne savais pas.”
“Oui je vois.
Écoutez madame Estravalda, je suis devant une situation ambigüe. Vous êtes une femme intelligente, vous me pardonnerez. J’ai bien peur de devoir vous poser des questions plus sombres.”
Dolores fut à la fois un peu surprise de cette soudaineté et soulagée qu’il se lance enfin.
“Allez-y”
“Des éléments pourraient nous porter à croire que votre sœur s’est suicidée…
Est-ce que cela vous surprend? Vous aviez sûrement senti des choses depuis son retour?”
“Un suicide? Impossible! Quelle Blague! Vous pataugez complètement Malibard.
Carmen! Se suicider!
Et comment? Mon dieu avec le pistolet? C’est absolument ridicule, on est pas au Texas les gars!” Elle était sous le choc d’une telle idée, entre rires et larmes nerveux.
“Et avec sa main de pingouin? Enfin voyons, un peu de sérieux.
Elle ne pouvait même pas utiliser de ciseaux! Voyons…”
Elle nous trouvait nuls. Elle partit peu de temps après, nous laissant dans un flou complet.
“Comme 2 ronds de flan” ajouta Pottier alors qu’elle nous servait un thé.
Nous attendions l’arrivée de Mark, l’assistant-mystère qui se faisait attendre. Dolores nous avait assuré qu’il venait tous les jours à 10h30. Pas aujourd’hui. Il était injoignable et notre lumière allait bientôt le viser.
❋❋❋
Il ne tarda pas à arriver, le sourire aux lèvres avec un bouquet. A 16h pétantes il fit son entrée dans le salon.
“Messieurs Dames, vous venez voir Carmen Est° j’imagine? L’avez vous vue à l’atelier?”
Malibard le fit s’asseoir. Je n’avais pas pensé à ça comme ça. On allait devoir lui annoncer. Ce que je pouvais être naïve parfois.
“Déposition de Mark” annonça Perez.
“Monsieur, Carmen Estravalda a été retrouvée morte ce matin. Ici dans son atelier. L’enquête est en cours. » Malibard observait la réaction de Mark.
Il gardait contenance, il se scratchait à l’intérieur sans sourciller. Il avait le regard intelligent, humain.
On le laissa reprendre ses esprits.
Malibard articula doucement
“Mark tout court, c’est ça? Vous êtes l’assistant personnel de Carmen Estravalda depuis 2 ans.”
Encore une pause propice à l’échange
“Oui voilà. Enfin puis-je développer?”
“Allez-y Mark, nous vous écoutons.”
“Je suis gay et Carmen est lesbienne, comme vous l’aurez compris. Je n’étais pas l’assistant personnel de madame Estravalda, j’étais l’Assistant de Carmen Est°. J’ai fait une école d’arts okay. Carmen avait sa vie, ses baises ses colères ses amies. Moi pareil.
Moi je gère les à-côtés de ses créations. Intendant, petit frère, dealer, régisseur, ce que vous voulez dans cette liste.”
“Je sens que vous l’appréciez beaucoup quand même, je me trompe?”
“Non, vous ne vous trompez pas. Elle est incroyable, quelle vision – ces 22 mois à ses côtés ont été …” ça y est il pleurait. C’était triste de le voir réaliser.
« Posez-moi vos questions commissaire. Je suis à votre disposition pour aider à retrouver l’assassin.” se reprit-il.
“Nous n’en sommes pas là Mark.
Nous vous attendions à 10h30
Donc déjà expliquez-nous votre arrivée si tardive.”
“Très simple. Carmen me l’a demandée.” Il sortit son téléphone, bidouilla un truc et nous le tendit.
“Voyez donc, à 8h40 elle me dit qu’elle a travaillé la nuit jusqu’au petit matin. Qu’elle va se coucher et préfère que j’arrive à 16h pour un rapide point. J’ai fait des soins toute la matinée” Il avait une très belle peau, de très beaux cheveux courts, gracieux.
“J’aurai aimé être là, vous imaginez bien.
A quelle heure a eu lieu l’attaque?”
“J’insiste, nous ne parlons pas du tout d’attaque pour le moment Mr Mark.” Ça gênait Malibard d’appeler ce type par son unique prénom, ça créait une complicité dont il ne voulait pas.
“Nous vous communiquerons ces informations en temps et en heure.”
“Je comprends Mr le Commissaire.
Que voulez-vous savoir d’autre?” Mark aurait pu être anglais, fils déshérité et valeureux d’un vieux Lord réac’. Il m’inspirait confiance.
“Et bien racontez-nous, la vie à Gouine City, les galas… Dites-nous tout.”
“Elle allait revenir comme la papesse qui agite enfin le drapeau blanc. Comme une visionnaire. Elle est une artiste de renom!”
Malibard coupa, insensible aux frasques de Gouine City, un peu réfractaire même.
“Je sais tout ça. Ça doit créer quelques rivalités ces mondes-là non?”
“Quelques jalousies sans envergures de cinquantenaires sans gnac. Rien de prononcé tout haut.”
Il prit un temps comme pour faire le tour de chacun d’entre nous.
“Je vois où vous voulez en venir, mais aucun d’eux ne collent. Ces gens-là n’ont pas de tonus concret. Je les vois mal en meurtrier. Ils sont trop confortables, trop fades.”
“Comme je vous le précisais, nous ne parlons pas encore de meurtre.
A ce sujet, certains poids sont du côté du suicide dans la balance de notre enquête.
N’y allons pas par 4 chemins
Que pensez-vous de cette hypothèse qui nous apparaît? »
Mark redevint Mark. Le jeune homme endiablé du retour de garde à vue, étoile à Gay City.
“Un suicide? Impossible mes loulous.” Il était complètement naturel. Il réfléchissait vite.
“Avec une arme-à-feu quoi! No way! En pleine création..” Ses mains se rejoignirent en sanglots. Il réalisait que c’était mort, à chaque seconde.
Il se reprit encore
Avec une voix convaincante, il nous regardait dans les yeux pour que les choses soient claires
« Voyez-vous commissaire, madame Pottier, j’aimerai que vous compreniez bien.
Elle était complètement motivée par son nouveau projet, enthousiaste de tous les instants créatifs depuis son retour ici.
Si son exposition avait été un échec, là peut-être que je pourrais vous entendre, un suicide d’artiste..
Mais aujourd’hui, je vous le dis comme je le ressens, c’est impossible.”
Catégorique.
La fin de l’entretien ne nous apprit quasiment rien.
L’assistant ne connaissait pas le texte sur le carton “Sa Vérité” qui était pourtant bien de l’écriture de Carmen, avec sa main-pingouin, il le certifiait.
Il n’existait pas de deuxième clef à sa connaissance. La première ne servait même pas, la porte restait toujours ouverte.
Pottier me souffla à l’oreille, avec un air d’amusement
“Voyez comme sont les policiers. Ils nous disent que c’est impossible d’utiliser une seconde clef depuis l’extérieur, et nous voilà cherchant une seconde clef…”
Nous finissions ainsi la journée
Les dépositions bourdonnant dans nos têtes
“A demain midi” balança Perez en allant vers leur caisse. Malibard était déjà à l’intérieur.
❋❋❋
Je passais la nuit chez Carlos, ou plus exactement sur le toit de son HLM de campagne. Nous restâmes silencieux en chaque action
Seuls les bruits du village et de la nature nous raccrochaient à la vie
Il lui fallait du courage pour tout maintenant. Surtout pour s’endormir
Nous fumâmes énormément et bu et bu et bu
Jusqu’à tomber en ruine dans le sommeil
VIII. Ceux qui débrief au brunch
Mardi 9 juin
Ils étaient déjà installés sur les confortables banquettes du La Fontaine.
Quand je poussais la porte, Perez me fit un signe.
Elvire et moi écoutions leurs blablas matinaux en consultant la carte.
Il fallait se rendre à l’évidence.
La police, faute d’imagination, se raccrochait au suicide malgré les éléments qui bloquaient un peu cette thèse.
Mais entre peu probable et impossible, le choix s’imposait..
La tournure que prenaient les choses m’inquiétait.
Et puis Pottier se parla à elle-même, presque en rêvassant
“Impossible…” songeait-elle.
Nos regards se tournèrent vers elle.
Sa Légende allait-elle être galvaudée? Gonflée à brasser de l’air? On ne peut pas dire qu’elle m’avait scotchée depuis le début de mon stage.
Mais maintenant nous étions là, à attendre ses lumières dans une sombre histoire.
Elle savourait l’instant, elle aimait les flatteries, absorber son auditoire, je le découvrirai par la suite.
Elle se lança comme une cheffe d’orchestre
“Cette mort est Impossible?
On le dirait bien.
Pourtant si. Carmen Estravalda est morte hier matin.”
Elle fit une pause, avant tout pour nous laisser souffler, prendre notre température.
“Il faut en toute occasion garder la tête froide. Le bon sens de la logique.
Si Tout est impossible, mais que cela s’est produit quand même, cela implique qu’une des choses impossibles ne l’était qu’en apparence.
Se suicider? On nous répond impossible, ni par le caractère, ni par l’humeur, ni par la manière.
Un tueur? Alors il aurait dû pour s’enfuir traverser des murs, ou une fenêtre close, une porte fermée à double tour, ou encore l’autre si vieille, si condamnée par un cadenas, les ronces et les cartons? On considère que c’est impossible.
Ce huis clos est mortel,
Et voilà comment commence notre angle d’attaque.”
Elle en imposait, Elvire Pottier.
On soupirait tous songeurs, le brouillard encore si dense.
Elvire, qui n’était pas aussi romanesque que moi, enchaîna pragmatique
“Avez vous tiré des infos de l’agenda, des fadettes de Madame Estravalda?”
L’Inspecteur Malibard mâchait en kiffant le pain de campagne aux graines, prenait un peu d’oeuf brouillé ciboulette, de la truite fumée, (tactique efficace pour gagner du temps) puis répondit
“Bah venez demain si le cœur vous en dit, on va prendre la déposition d’un dénommé Bismuck, son comptable. Il apparaît souvent dans les fadettes, quelques longues discussions, quelques courtes. Enfin le topo quoi. Le comptable. Il va nous en dire plus sur la situation financière d’Estravalda. ‘La peintre et ses agios’ vous voyez le truc?”
Il se foutait un peu de nous.
Malibard jouait lui aussi son numéro à merveille et son alternance entre manger et parler était remarquable. Il toastait maintenant avec une délicieuse audace, salade d’endives roquefort noix.
Je sentais que ce petit jeu agaçait Elvire au plus au point et je désamorçais
“Commissaire, je me présente – personne s’en était soucié jusque là – Alex Duke, assistante de Mme Pottier. Tout d’abord merci de nous laisser assister à l’enquête.
Je me demandais du côté des nanas, y avait pas des filles qui lui tournaient autour? Une vernisseuse, une bricoleuse?”
Finissant sa bouchée il me répondit
“De ce côté-là on a bien une ex, mais ça n’a duré que quelques jours intenses, y a 3 semaines. Pis la Carmen a coupé court. Prétextant vouloir se concentrer. L’autre a pas eu l’air de mal le prendre. Clara Bellecourt. On la voit aussi demain. Toujours le topo. Ce que j’imagine, une petite histoire de mains de hanches de langues, avec Clara Bellecourt en jeune première, mais rien de sérieux.
La Clara a 26 ans, notre Carmen 51…
Enfin, on verra comme on dit!”
Malibard me faisait à vrai dire bonne impression, et Elvire Pottier avait l’air satisfaite au final.
Ils discutèrent ensuite de vieilles affaires, d’anciennes gloires, de pochards, de chanceux de poissards. On rigola bien, rougis de vin rouge comme des vieux de la vieille, jusqu’à la fin du déjeuner. Même Elvire avait l’air de se laisser aller.
J’étais là à mon stage avec eux, les ténors, les fins limiers.
Après un Armagnac de trop, nous repartions chacun de notre côté, nous au bureau et eux dieu sait où!
“A demain”
On partit en fait à la sieste.
J’étais vidée, comme souvent les mardis.
IX. Ceux qui remontent les pistes
Mercredi 10 juin au matin
Nous entamions la journée tambours battants, par un café à l’agence. J’avais les yeux qui collent. Il fut très silencieux ce café. J’avais espéré que Pottier parle, évoque ses intuitions. Mais elle resta muette, et ne voulant paraître idiote, je l’imitais : rien ne me venait, c’était une histoire de fous.
Nous sommes ensuite parties à nouveau à la maison-coquelicot.
L’atmosphère était plus humide. Presque frisquet à Fluette.
Perez et Malibard étaient déjà derrière le bureau avec leur machine à écrire et leurs classeurs.
“Vous tombez à pic, Bismuck arrive dans quelques minutes.
Comment fut la fin de journée?” Il était relax, dans son élément. Le Commissaire.
“Remarquable” répondit Pottier. La sieste nous avait fait un bien fou.
Le comptable arriva timidement. Il devait avoir dans les 45 ballets et ressemblait tout bonnement à un haricot vert. Ces jambes maigres et filiformes, des phasmes, cliquetaient en marchant vers la chaise. Son visage était celui d’un homme fiable, discret au possible. Une bonne pâte faite en os.
❋❋❋
“Déposition de Jean-Pierre Bismuck”
Malibard prenait une voix rauque.
“Vous êtes le comptable de Mme Estravalda depuis longtemps Mr Bismuck?”
“Oh depuis 3 ans. Elle revenait souvent à Fluette, et trouvait ça pratique d’avoir son comptable ici.“ Il semblait hésitant et stressé.
“Je suis affecté… C’était une chouette femme.”
“Je comprends ça Monsieur.
D’ailleurs il semblerait que vous l’aviez régulièrement au téléphone ces derniers temps.
Avait-elle des problèmes financiers? Des dépenses inhabituelles? De quoi parliez vous?”
“Loin de là. Elle était constante dans ses dépenses, quasi exclusives aux bars et restaurants. Elle ne dépensait pas tant et rentrait facilement dans ses frais.
Nous discutions des affaires courantes.
Elle était occupée depuis son retour à la maison-coquelicot.”
“Merci Mr Bismuck.”
Cette déposition était creuse. Je tournais en rond,
On devait encore entendre Clara Bellecourt, l’amante de 3 jours, avant la pause déj.
J’avais la flemme.
❋❋❋
J’étais en train de trier mes notes quand l’annonce
“Déposition de Clara Bellecourt”
me fit lever la tête. Et ce fut un choc
L’égyptienne, la russe la bohémienne
Oui c’était Elle.
Malibard était un type classique, il ne fit pas d’efforts pour cacher qu’il était envoûté par la beauté de Clara. J’étais en ce sens un homme assez classique aussi, je m’en rendis compte à cet instant et me jurai d’arrêter, avec plus ou moins de succès.
Clara était élégante, jeune, influente. Son parfum de printemps grisa la pièce comme dans une pub.
L’interrogatoire commença. J’avais hâte d’entendre sa voix.
“Mlle Bellecourt, merci d’être venue. Nous ne vous prendrons pas beaucoup de votre temps.” Alain Delon dans le rôle de Malibard.
“Est-ce grave monsieur l’agent?”
“Assez. Une femme est morte. Nous croyons savoir que vous la connaissiez, Carmen Estravalda.”
“Carmen Est° vous voulez dire??
Merde!” puis reprenant une voix d’ingénue
“On était pas ensemble!
Je n’ai rien à voir avec elle.
My God, le délire.”
Elle n’était pas attristée, elle ne semblait pas ultra-maline voilà tout. Elle avait dû regarder pas mal de tutoriels sur l’élégance et elle nous y avait tous piégés.
Les questions ne donnèrent que du vent et même Malibard avait perdu son envie de lui plaire.
C’était comme il nous avait briefés 2 jours plus tôt.
Clara et Carmen avaient eu 3 jours d’amanteries. Et c’est tout.
On se rappelait aussi ce que Mark nous avait glissé à son sujet :
“Carmen n’en avait rien à faire de cette minette, et c’était réciproque.
Dès qu’elle a eu fini l’oeuvre
2 doigts dans la chatte
2 doigts dans la prise
Carmen est passée à autre chose.
Sa nouvelle collection, c’était elle son amante.”
On dirait bien que c’était vrai.
❋❋❋
Le lendemain nous reçurent les résultats de l’autopsie et des analyses par fax à l’agence.
Sur une des tasses à café dans l’évier, empreintes et ADN inconnues.
Toujours ce brouillard collant, cette ombre au loin.
L’heure de la mort est placée aux environs de 9h30 du matin le 8 juin.
Pour ce qui est des analyses, quelques traces de marijuana et c’était tout.
Le Commissaire nous appela 1h après
“Un peu artiste, un peu droguée, un peu suicidaire. Sacré numéro cette Carmen!”
Il me saoulait.
Pottier commenta après avoir raccroché cordialement
“Un peu rustre à des moments le Malibard. Mieux vaut être dans son camp Duke.”
Nous devions le retrouver dans l’aprem.
❋❋❋
Carlos ne répondait plus à sa porte, ni au téléphone, ni aux pensées que je lui envoyais en permanence.
Je rentrais à ma grange pour le midi, une boîte de saucisses lentilles que j’agrémentais de moutarde. Ce déjeuner solitaire, je le passais morose.
Seul le chien des proprio m’arrachait un sourire en repartant.
L’après-midi et ce retour à la maison-coquelicot acheva mes dernières énergies.
Perez reprit la routine
“Déposition de John Desprès”
Desprès cherchait en permanence, sourcil à l’appui, à être beau.
Il avait commencé sa carrière en jouant au beau, il avait été marrant.
Maintenant il ne jouait plus, il était puant.
Malibard, en loup dominant, ne l’aimait pas non plus.
“Monsieur Desprès, né en 1972, vous êtes en résidence au centre culturel de Fluette, c’est exact?”
“Exact! 49 ans d’humour!” Il était fier de lui. Pourquoi pas.
Le Maire de Fluette avait fait rénover quelques années plus tôt une ancienne usine de briques, pour la faire devenir une résidence pour artistes, lieu de création, de concerts et de célébrités.
La FF, la Fluette Factory.
Clara Bellecourt, influenceuse de renom, et John Desprès, entre autres, y logeaient pour se concentrer sur leurs créations.
Ça n’était pas bien productif quand on les écoutait. Ils sentaient la coke.
“Pour ma part je n’aime pas Andy Warhol” me souffla Pottier en référence à la Factory new-yorkaise des années 60. C’était un avis comme un autre.
Rien ne faisait avancer l’enquête et ça me rendait folle.
On expliqua à John Desprès la raison de sa présence, la mort de Carmen, leur altercation, sa plainte retirée.
Il était à l’aise et pour cause, il avait un alibi en béton : 7 juin au soir, Représentation privée devant des producteurs et nuit mondaine jusqu’à midi le lundi 8 juin, avec des gens puissants de la Ville en garants.
“C’est vrai Messieurs, moi et Carmen Est° avons eu un différend. Mais tout s’est réglé amicalement. On est tous les deux des enfants de la région, on a le sang chaud c’est tout! Elle m’a même proposé de venir ici, enterrer la hache de guerre et prendre un café.”
Ce furent bien ses empreintes et son ADN sur la tasse de l’inconnu. Mais rien ne changeait.
“Vous souvenez-vous de la date de cette invitation?”
“Laissez-moi réfléchir, son coup de folie a eu lieu le 28 mai il me semble. Vous connaissez les femmes…” Malibard ne put qu’acquiescer malgré son antipathie pour Desprès.
“Et bien c’était 2 jours plus tard, le 30 mai donc!”
Il s’en alla quelques minutes plus tard.
Le brouillard restait collant autour de nous.
❋❋❋
Sur la route vers le centre ville, Elvire jouait machinalement avec un prospectus pris sur le frigo de Carmen.
“Pourquoi vous avez pris ça?”
“On a toujours besoin de connaître une bonne crêperie Duke, vous devriez le savoir.
Le ‘Kouign amann’, j’irai y faire un saut un jour de pluie.”
“Carmen ne faisait pas la vaisselle très souvent…”
Pottier songeait des phrases stériles à la chaîne, sur la route du retour vers le vieux Fluette. Je conduisais avec des pensées en plomb.
“Nous allons appeler cette Leïla Didi nous-même puisqu’il le faut.” conclua-t-elle.
Quelques instants plus tôt, après avoir demandé l’autorisation à Malibard, Pottier avait interrogé Deprès
“Connaissez-vous Mlle Didi?”
“Et très bien! C’est mon ex.” Desprès dans son rôle.
“Nous voyons son nom apparaître dans les relevés téléphoniques de Carmen, pouvez-vous nous l’expliquer?”
“C’est Carmen qui avait voulu la contacter, les femmes décidément! Je lui ai donné son numéro ce 30 mai.”
Leïla était en tournage depuis 1 mois à Los Argelès, elle n’en avait pas bougé.
Face à un alibi si costaud, Malibard avait rangé la piste sur le champ. Pottier voulait se différencier, je me disais.
A peine arrivées à l’agence, elle décrocha le téléphone et composa le numéro
“Allô Mlle Bibi
Je me présente, Elvire Pottier, la célèbre détective”
L’autre se taisait, visiblement sceptique.
“Je vous appelle concernant une personne que vous connaissez, Carmen Est°”
“Oui bien sûr, qu’est ce que vous lui voulez?” Leïla ne s’attendait pas à ça, comme Mark avant elle, elle allait perdre une amie.
“Asseyez-vous Mlle Bibi, l’annonce que je m’apprête à vous faire est difficile.
Carmen Est° est morte le 8 juin au matin. Nous sommes le 11 juin et nous essayons d’y voir plus clair.”
Le silence fut long, s’étirant jusqu’à quasiment rompre.
“Que voulez-vous savoir?” Leïla devait être une bonne amie. Elle en avait la voix.
“Quel était le sujet de vos appels?” Pottier annonçait la couleur.
“Une œuvre sur laquelle elle voulait travailler. Vous savez, sa future exposition.”
“Pouvez-vous nous en parler.” Pottier se faisait cordiale, complètement à l’écoute.
“Elle voulait faire 25 œuvres anonymes, des portraits de femmes. 25 rencontres de hasard.
Elle avait eu une embrouille avec ce grand con de John, mon ex, vous l’avez interrogé?”
“Oui mademoiselle. Il a un alibi en béton…”
“Ah ça pour être lourd, il s’y connait.
Bref elle avait voulu en avoir le cœur net des jours après l’embrouille, alors elle l’a invité chez elle. Et c’est lui qui lui a parlé de moi. Vous connaissez les hommes… Des coqs!
Enfin voilà, elle m’a appelée, elle voulait me connaître. Quel honneur!
J’ai adoré son concept : une toile et un texte par portrait, ‘pour changer de langage’. Et j’ai adoré y participer.
On a discuté une après-midi en visio, le 2 juin je crois, et elle s’est mise à l’œuvre me concernant
La Ville désertée
Je n’en sais pas plus.
C’était une surprise que je devais découvrir au vernissage…
C’est horrible ce que vous me dites…”
Ça y est, elle se prenait la vague entière, comme nous 3 jours plus tôt.
“Merci beaucoup mademoiselle. Je vous tiendrai personnellement informée des suites.” et Pottier raccrocha.
On en savait maintenant plus sur la fameuse collection inachevée de Carmen Est°.
25 portraits anonymes, poèmes graphiques.
Pour le reste, c’était encore un coup d’épée dans l’eau
Un coup de pinceau gris à notre tableau gris
X. Celles qui se prêtent enfin au jeu
Quelques jours passent, plus rien ne bouge. Seuls les insectes et les commerçants continuent leurs activités.
“Ma mère ne s’est pas suicidée Alex. Je te l’jure.
J’comprends rien…”
Carlos continue sa chute dans le vide. Je suis angoissée à chaque instant, ne sachant que faire pour l’aider.
Une après-midi, décidée, je lançais à Elvire
“Que faisons nous pour le meurtre de Carmen?” J’insistais sur le mot meurtre, je pesais de tout mon poids – minuscule – sur cette théorie.
La Police allait-elle conclure à un suicide? Peut-être, mais Nous, nous valions mieux que ça. Je jouais sur la corde de l’orgueil.
“Alors vous ne croyez pas au suicide jeune Alex?” s’amusait Elvire en sirotant sa grenadine fraîche “Moi non plus, rassurez-vous. Alors qu’allons nous faire maintenant?”
Elle prenait une voix de professeur, tout ce que je voulais éviter.
“Je n’en sais rien justement, c’est bien pour ça que je vous demande” fus-je obligée d’avouer sèchement.
“Ah la jeunesse!
Bon voilà ce que vous allez faire pour nous aider : un plan!
Dessinez-nous le plan de Fluette, accrochez le sur ce tableau en liège et le décor de nos débuts sera posé.”
“A quoi bon?! Le nouveau Fluette, le vieux Fluette, l’étang, la maison-coquelicots, et voilà” je m’agaçais, Elvire voulait me semer ou quoi.
“Allez ne faites pas l’enfant
Quand on ne sait rien, il faut se détendre et comprendre qu’on sait quand même des choses!”
Elle s’amusait de mon agacement, de ma mine de déterrée.
Voici ce que je punaisais au liège de notre bureau 1h plus tard
J’y ajoutais le plan de la maison et l’atelier de Carmen, celui que j’avais fait aux policiers les premières heures.
“Magnifique Duke, vous avez un sacré coup de crayon, comme la plupart des flemmards d’ailleurs!
Maintenant, tracez un trait sur cette feuille blanche.
Vous allez écrire la chronologie, grande et petite, des évènements.
Comment les protagonistes sont-ils arrivés jusqu’à l’Heure Zéro*?
A défaut d’être utile, ça passera le temps.
Accrochons-nous aux branches!”
Je m’appliquais
“Je commence au retour de Carmen à Fluette.
15 mai : elle revient s’installer à la maison-coquelicots de son enfance, pour travailler sur sa nouvelle collection de 25 œuvres-portraits. Elle est accompagnée de son assistant Mark.
Du 18 au 21 mai : Carmen flirte avec Clara Bellecourt. Elle en tire l’œuvre “2 doigts dans la chatte, 2 doigts dans la prise” et coupe court à la relation.
28 mai : altercation avec John Desprès, qui ne maintient finalement pas sa plainte.
30 mai : elle invite Desprès. Façon d’approfondir la sensation initiale, d’en tirer quelque chose. Il lui parle de son ex Leïla Didi.
2 juin : Carmen appelle Leïla Didi qui est depuis quelques semaines à Los Argelès. Elle en tire l’oeuvre “Ville désertée”
On arrive maintenant au jour du drame. Zoomons”
Je me prenais au jeu et relevais mes manches. Pottier m’écoutait attentivement
“8 juin – 5h30 : une grande Rousse mystérieuse passe devant chez Mme Vasseur, en direction des maisons de l’étang. Pour quoi faire? Pour voir qui?
8h30 : la Rousse passe dans l’autre sens, sans signe de nervosité ni de lutte.
8h40 : Mark reçoit un message de Carmen qui lui signale qu’elle a travaillé jusqu’au matin et qu’elle part se coucher. Elle décale l’arrivée de Mark de 10h30 à 16h.
9h30 : heure estimée de la mort de Carmen Estravalda.
A cette heure, Desprès est encore en after avec ses amis de la Ville d’après plusieurs témoins.
10h45 : Carlos me rejoint en terrasse.
11h : le Maire arrive chez la voisine de Carmen, Sonia Talbot et son fils Dylan. Il ne croise personne, ni sur la route, ni dans le quartier. Talbot non plus n’a vu personne dans le coin.
11h12 : je reçois l’appel mystérieux qui me convoque à la maison-coquelicots.
11h30 : Carlos et moi arrivons sur place et découvrons le drame en chambre close. La voisine et le Maire nous rejoignent et nous aident à rentrer dans l’atelier.”
J’avais un peu le tournis. Les choses s’éclaircissaient mais je ne voyais toujours rien derrière.
“Très bien Duke. Sentez-vous comme nous avançons?”
“Bof”
« Eh eh allez ne traînez pas les pieds en permanence!
Parlez-moi des personnes qui sont apparues au cours de l’enquête préliminaire. Je veux avoir votre avis sur toutes choses.” Elle se prélassait dans le fauteuil, enthousiaste et maternaliste.
Ce peu d’actions me faisait du bien, enfin mon sang circulait à nouveau dans mes veines.
“Commencez par Carmen Estravalda je vous prie mon p’tit” indiqua-t-elle en se resservant un cocktail bien frais “Et je ne veux pas des faits, je veux Votre ressenti.”
“Carmen Estravalda. Une artiste de renom, pas du genre arrogante, plutôt barrée et volontaire, comme j’ai pu la rencontrer. La mère de mon pote Carlos, mais pas à l’aise en mère, ni lui en fils. Je crois qu’ils s’aimaient quand même beaucoup ces deux-là…”
Je prenais le temps d’analyser ce que je venais de dire. Mon pote orphelin.
“Mark, son assistant. Gay brillant dans le ciel de Flash City. Efficace. Attaché à sa patronne.
Étonnant hasard, il n’est pas là ce lundi 8 juin à 10h30. Il aurait découvert Carmen. Il me semble sincère et son alibi est solide à l’institut de beauté. Il perd beaucoup avec la disparition de Carmen Est° et ne semble rien y gagner. J’aurai tendance à le croire innocent.”
“Belle tendance” ironisa-t-elle en aspirant élégamment à sa paille.
Je restais concentrée et reprenais le fil de ma pensée
“Dolores Estravalda. Une femme solide qui en a vu passer des drames sourds, des fractures. Elle aime sa sœur. ‘Une souris des villes et une souris des champs’
Dolores n’a que faire de la maison-coquelicots, elle a sa caravane.
Elle n’a sûrement pas pu pardonner à ses parents.
La blessure d’être bloquée ici, chaque jour d’adolescence seule avec eux, a dû être pénible, harassante. N’est ce pas?”
“Et bien, vous avez le goût du lyrisme qui me manque, Alex Duke! Je vous rejoins en tout point!” Elle montrait enfin un bout de compliment, je m’enhardissais.
“Les voisins me semblent parfaitement inutiles.
Al’ Troissoux est trop mou pour un meurtre à mon goût, c’est juste un hermite.
Sonia est une mère, une maraîchère, une bonne nana. Son Dylan est un adolescent, pas original et pas méchant avec son BTS. Le Maire tombe là par hasard, un type serviable. Il reste fidèle à lui-même, sportif et VRP.
Andrée Vasseur a un témoignage primordial, la Rousse, le début de notre piste. Andrée veut être fiable, ça lui tient à cœur.
Mais ces cinq-là n’ont rien du meurtrier invisible. Ils sont juste là et n’ont rien de mieux à dire.”
Je reprenais ma respiration en attendant son commentaire mais elle ne disait rien et me regardait maintenant absorbée. Par moi? J’en étais pas sûre du tout.
“Pour Jean-Pierre Bismuck, cette grande gigue de comptable sérieux et pour Clara Bellecourt, la sulfureuse jeune première, idem, pas grand chose à en tirer, ni à en craindre à mon humble avis.”
“Vous parlez comme un merle! Vous devriez chanter Duke! On vous l’a déjà dit?
Vous rendriez intéressant un mauvais poème!”
Est-ce qu’elle se foutait de moi?
“Pour John Desprès c’est différent. Tout me porte à le vouloir coupable.
D’abord il m’est antipathique au possible, arrogant à l’encolure et mal vieilli de 49 ans. Ensuite, il a ce qui ressemble à mes yeux à un bon mobile. ‘La vengeance du gars blessé’ est toujours un nuage noir, mais a-t-il plu pour autant?”
“Continuez!” Elvire m’encourageait et je pensais définitivement la conquérir
“Seulement voilà, il me semble vachement trop “bien heureux” pour tourner colère autour de ça. Il sniff, il encaisse les chèques, il baise, parfois mal j’imagine. Et alors? Là il va tourner en boucle cette histoire de pic à escargots que personne ne connaît? Et se venger en devenant l’agent qui traverse les murs? Dur dur à imaginer.
D’autant plus qu’il a un gros alibi, cette fête nocturne avec des gros bonnets.
On peut toujours croire qu’il ait pu s’absenter au pic de la défonce du matin, mais quand même…”
“Et puis il y a cette Rousse-fantôme, sexy et brûlante.
C’est très sûrement Carmen qu’elle est venue voir. Le texto de Carmen à Mark à 8h40, 10 minutes après le départ de la Rousse devant chez Vasseur, le suggère.”
Je plongeais à nouveau en réflexion, prise dans un tourbillon lent.
Pottier me fit sortir de l’eau
“Vous n’oubliez pas quelqu’un?”
C’était vrai.
“Oui
Il y a Carlos, son fiston de 34 ans, Carlito. C’est un bon gars. C’est mon pote. Il lit beaucoup. Il est enjoué à sa façon, il se déplace très peu.
Enfin maintenant, il va mal.
L’amour qu’il vivait si maladroitement pour sa mère, maintenant cet amour le noie.”
Je pleurais soudain.
Elvire Pottier se leva posément.
Elle s’approcha de moi avec une allure d’une grande intelligence et posa sur mon épaule une main forte et aimante.
Puis elle alla vers la carte dessinée par mes soins
“Nous avons fait le tour de ce que nous savons. Ce n’est pas rien n’est ce pas?”
C’était pas rien, mais ce n’est pas parce qu’il y a moins de brouillard dans une impasse que ça n’en reste pas une impasse…
Elle continua en professeur
“Bien sûr, peut-être s’est-elle vraiment suicidée, peut-être que personne ne savait ce à quoi pensait Carmen, enfin seule le soir… Peut-être…
Mais puisque nous ne sommes pas satisfaites de cette théorie – c’est vrai après tout, la pièce du puzzle rentre très mal dans l’angle manquant de cette affaire – nous devons continuer à réfléchir.”
Elle me regardait pour s’assurer de mon éveil et prit une grande inspiration
“Je vais m’essayer à votre style Alex, un peu d’allure ne nous fera pas de mal :
Une rousse si belle que personne ne l’a jamais vue, ni avant, ni après
Une pièce jamais fermée à clef soudain close à double-tour de l’intérieur
Une femme sans ennemis soudain prise dans un piège mortel, personnel
Une main impotente qui soudain tire une balle
Une artiste solide, passionnée soudain suicidée…
Nous ne pouvons croire que Carmen dans cette affaire
Il va falloir l’écouter attentivement, et il va falloir la croire
N’oubliez jamais ça Duke, c’est la victime le centre de chaque affaire pour meurtre.
Pour une raison simple : ses mensonges et ses vérités ne bougent plus et forgent la pièce centrale.
Ne vous trompez pas, je ne parle pas de responsabilité ici, juste du prisme de l’enquête, de la mort d’une personne qui vivait et qu’il faut comprendre.”
On laissa encore nos pensées creuser.
“L’Affaire est ainsi.
Nous ne sommes pas officiellement mandatées Duke. Nous devons rester neutres et ne pas nous en mêler plus que ça.”
Elle partit dans ses appartements pour faire une sieste, une de plus.
Je tournais en boucle devant la carte comme devant un sac de nœuds barbelés.
“On avance mon Carlos, on va le trouver ce salaud, je te l’promets.”
XI. Celui qui disparaît dans la rivière
Une après-midi, pour essayer de se changer les idées, de se laver, j’emmenais Carlos à la rivière, la belle Bignolle. Fraîche et rapide.
Un accord tacite, rentrer vite dans l’eau, ne pas faire de chichi
A la violence de la nature, s’y soumettre, on était défoncé aussi.
Carlos s’y plongeait le corps entier, la tête des longues secondes sous l’eau.
Il lâchait prise, ne plus cacher ses larmes, dans les clapotis puissants de la Bignolle.
Allongé à la surface il flottait face au soleil, brûlé et glacial
Emporté par les flots, il rêvait de l’évaporation de ses muscles, de ses os
De son crâne
❋❋❋
Le 16 juin, début d’après-midi calme à l’agence quand nous reçurent un coup de téléphone de Malibard, que Pottier mit sur haut-parleur
“Mesdames, je vous prie de venir fissa à la maison-coquelicot!
Une bonne partie de la résolution va avoir lieu.”
On enfila une veste et on partit dans la foulée.
C’était louche. Très louche même.
On longe pour la énième fois la forêt, la maison d’Andrée Vasseur, l’étang en contrebas et le champ aux fleurs, mais ça n’est pas pareil.
C’est bizarre et Elvire est agitée.
“Pourvu que la vieille porte condamnée ne s’ouvre pas vers l’extérieur”
“La Brèche est là… Arf” – “Quelle négligence de ma part”
Elle est dans ses pensées, impossible à en sortir, les yeux en laser.
Quand nous arrivons, nous sommes immédiatement accueillies par le commissaire Malibard. Il y a du monde en plus, le juge d’instruction, et des grattes-papiers menaçants discutent dans le jardin, dans le salon, dans l’atelier, partout ils discutent.
“Bonjour! Comment allez-vous depuis la dernière fois?”
On devait avoir l’air méfiantes.
“Bon c’est du sérieux aujourd’hui.
Je ne peux pas encore vous en dire plus. Mais venez avec moi.”
On le suit par l’allée, on rentre dans la maisonnette toujours aussi simple dans son mobilier.
Malibard s’arrête, secret, devant un grand tableau de campagne. Une croûte avec un cadre énorme.
Il le décale comme un agent secret et nous voyons apparaître un coffre-fort. ‘Qu’est ce que c’est que ce bordel?’ je me dis.
“On a reçu un appel d’une compagnie de sécurité. Un de leur coffre-fort avait été victime de tentative d’effraction chez Mme Estravalda. 3 codes erronés le 13 juin. »
Malibard savourait de nous scotcher sur place.
“Qu’en dites-vous Pottier?
Et si je vous dis que ce jour-là, Carlos et sa tante ont nettoyé l’atelier et rangé des affaires toute la journée?
Je vous laisse, je dois parler au Juge.”
On nous laisse dans un coin du jardin, comme si nous étions transparentes, plus d’une heure passe.
Elvire regarde partout, comme un chat qui attend qu’on fasse tomber un bout de poulet rôti.
Elle m’inquiète.
Soudain un appel interrompt les affaires de tout le monde. Malibard raccroche et annonce
“Ils ont trouvé! Ils sont là dans 15 minutes.”
C’est quoi ce cirque, pourquoi je panique? Pourquoi un rat sent un tsunami?
15 minutes plus tard, une voiture de flics se gara devant, et Carlos en sortit, escorté par Perez.
Escorté jusqu’à la chaise, dans le salon, cette maudite chaise.
J’étais dingue. Elvire me prit le bras pour m’ordonner de la fermer, je brûlais
“Qu’est ce que Carlos fout là Elvire, expliquez-moi”
“Chuuut”
Perez à la machine à écrire, Malibard debout autour de la table et le juge en retrait
“Interrogatoire de Carlos Estravalda”
“Carlos, j’imagine que c’est dur, depuis le 8 juin. Tu tiens le coup?”
Malibard rejouait la complicité et j’avais envie de lui sauter dessus. ‘Putain de daron, tu crois pouvoir niquer mon pote’
“C’est pas ton problème.” lui balança Carlos.
“Tu veux partir sur ces bases-là? Très bien.
On va parler en adulte alors. Crois-tu que ta mère s’est suicidée?”
“Impossible”
C’était clair pour Carlos et il ne tergiversait pas avec ça.
“On est bien d’accord Carlos. Mais alors par où est sorti le tueur?”
Carlos leva les épaules. On en savait rien et c’était ça notre folie.
“Et bien je vais te le dire, par la vieille porte condamnée par les ronces et fermée avec le vieux cadenas, tu sais, la vieille porte du fond de l’atelier.”
Carlos ne semblait pas réagir.
“Devine chez qui on a trouvé une vieille clef qui va aller avec le cadenas?
Chez toi!”
La mise en scène était nulle à chier et mon pote n’eut pas la réaction escompté par Malibard
“Tant mieux pour vous.
Moi j’ai pas utilisé cette clef depuis 15 ans. C’est quand j’étais ado. Je l’avais zappée.
Pfff avec les ronces et tout derrière la porte, ça a pas de sens votre truc…
Parlez à ma tante, elle vous dira.” Et il croisa les bras.
Non vraiment, il n’aimait pas les avancées de l’enquête.
“Ta tante justement. Elle sera surprise d’apprendre que tu as voulu ouvrir le coffre-fort pendant que vous nettoyiez l’atelier. Appelons-la ta tante!”
“Quel coffre-fort? Je connais pas de coffre-fort. Vous faites une enquête de caniveau ou quoi? Putain de cauchemar” et il se prit la tête entre les mains, toujours à la recherche de la vérité, de quelque chose à comprendre.
“Faites votre numéro à Pôle Emploi si vous voulez, mais pas ici Carlos!”
Malibard tapait du poing sur la table.
“Suivez-nous” Carlos fut emmené par 2 types de mauvais caractère qui le chahutèrent.
Je mordais ma lèvre, mon cœur à 1000 impacts minute.
On longea l’atelier pour arriver derrière, au bord de l’étang. Le ciel était gris comme dans un film français. Il faisait humide. Ça grouillait dans les herbes et les ronces.
Je subissais, Elvire était à une quinzaine de mètres de moi et ne nous aidait pas.
Tout ce petit groupe s’arrêta devant les hautes ronces qui cachaient la vieille porte et son cadenas centenaire.
“Perez, montrez-nous.” Perez eut l’air surpris et compris très vite qu’il était niqué,
“Ici est la seule issue qui a pu être ouverte, et en voici la clef. Alors le tueur est forcément sorti par ici.
Perez allez-y, faufilez-vous jusqu’au cadenas pour la déverrouiller! » Malibard balançait son coup d’éclat en se tournant vers le juge, puis vers Carlos.
Perez s’exécuta à contrecœur, il prit la clef dans sa poche et il entama son expédition épineuse. Il n’y avait que 3 mètres qui nous séparaient de la porte, mais c’étaient des griffes de ronces acérées qui les gardaient ces 3 mètres. Des milliers de ronces vieilles et surpuissantes. Perez faisait peine à voir, écrasé par la hiérarchie, son veston accroché de toute part.
« Ça va mon p’tit Perez? Vous vous en sortez comme un chef!
Prenez plus à droite, oui voilà à droite! Avancez Perez!”
Il prenait un temps fou pour faire les 2 premiers mètres et le 3e avait l’air pire. Il commençait à gueuler et on craignait qu’il craque aux milieux des lames.
Il avançait maintenant comme un furieux, un kamikaze claustrophobe.
Il finit, 15 minutes après son départ, par atteindre le cadenas. Il enfonça la clef avec grande peine, la rouille, la mousse, les épines encore, tout le gênait.
Il arriva enfin à ouvrir le cadenas et “libérer la porte”. Avec les ronces tout restait relatif.
Malibard, qui ne lâchait pas le juge, reprit
“Très bien Perez, revenez maintenant!”
Et ce fut la même galère au retour.
Si bien qu’une grosse demi-heure après notre arrivée devant la porte, Perez était revenu devant nous, tremblant et le regard noir.
“Retournons dans l’atelier” ordonna Malibard.
Et tout le groupe suivit.
Une fois à l’atelier, serrés au milieu des chevalets et des pots de peinture, Malibard continuait sa partition
“Nous voici de l’autre côté de la vieille porte. Elle s’ouvre vers l’extérieur, ce qui explique l’absence de traces de déplacements des cartons et du foutoir devant.
Perez ouvrez la je vous prie.”
Pour l’ouvrir il fallait se contorsionner par-dessus les piles de livres, entre les chevalets. Et puis poussez très fort. Perez y alla pour finir avec le pied, tellement les ronces de l’autre côté faisaient pression. Il obtint au mieux une ouverture où un homme pouvait se faufiler.
Un homme agile et fou.
“Allez-y Perez, sortez par là et refermez de l’autre côté le cadenas, à la façon de notre tueur.
Puis ressortez des ronces comme vous venez de le faire.”
Il souriait au juge d’instruction, ça y est, il le tenait son succès.
Perez s’indigna
“Retourner dans les ronces?? Plutôt crever!! J’ai ma dose!”
“Très bien Perez, je comprends. Mais je pense que notre démonstration est complète!”
Il se frottait les mains et fit d’un regard de chef le tour de tout le monde.
Puis revint sur Carlos
“Et vous Carlos, êtes vous satisfait?”
“Bof, c’est vraiment limite votre truc…”
“Carlos, retournons au salon je vous prie”
Ça ne sentait pas bon du tout.
On aurait dit que Carlos ne comprenait pas, et que je ne comprenais pas non plus.
Une fois sur la chaise, la tambouille reprit
“Vous êtes en garde à vue à compter du 16 juin à 16h28.
Voulez-vous un avocat?”
« Vous délirez Malibard! Vous en faites un beau d’Salaud!
Vous pouvez vous l’mettre au cul votre avocat!”
“Je vais vous dire, moi ce qui s’est passé, puisque vous êtes un bon à rien.
Vous n’aimez pas vraiment votre mère, vous la jalousez n’est ce pas?
Elle a le succès, l’argent, les femmes. Et vous? Vous n’avez rien!”
“Ferme-la tu sais rien toi” Carlos se débattait avec violence dans les griffes du chat.
“Et voilà qu’elle revient dans TON espace.” Malibard jubilait dans son délire
“Elle baise même la p’tite Clara, ça a dû te faire quelque chose.” Il parlait pour lui.
“Alors tu te dis que sans elle, et avec son argent, tu vivras bien mieux!”
“Putainnn” Carlos gémissait.
“Tu n’as pas d’alibi, tu as un mobile et tu as la vieille clef.”
“Avec les ronces là? C’est n’importe quoi et vous le savez!
Collabo de chiotte va”
“Je ne retiens pas l’outrage à agent Mr Estravalda, votre cas est déjà assez désespéré comme ça.”
“Retiens ta gueule enfoiré”
Carlos fut menotté et ça lui fit l’effet d’un coup de poing terrible.
C’est son squelette qui entra dans la voiture pour aller au poste.
Je n’avais plus de vie en moi, je me trouvais naz. Tu parles d’une amie…
A la Une du Petit Bignollais, le lendemain, ça continuait le calvaire
“Le fils de l’artiste Carmen Est° arrêté pour le meurtre de sa mère”
