L'Art et la manière d'utiliser un allume-cigare

“Profiter de la grâce quand elle passe
Tiens d’ailleurs, remets moi la même chose, et vise un peu le travail :” –  entendu à Gouine City – 12h34

Un jour avec ma pote Vi  […]

   I.

Vi ne tient pas en place, ou peut rester très calme

Vi a la mâchoire dure, ou le plus grand sourire

Vi trouve une solution, ou elle laisse tomber en se marrant

Vi n’est pas la dernière venue, et c’est la dernière à partir

 
  II.

Les gens disaient que ça craignait dans le quartier, derrière les Arènes, le coeur battant de La Chapelle. Ça revendait tout un foutoir sur les trottoirs, une renoi haute en couleurs avait sur un carton un sex-toy à côté d’une gameboy, d’un lot de 10 élastiques noirs et de 3 tires-bouchons, étale à la sauvette, prête à redevenir baluchon.

Des Kurdes qui connaissaient leur affaire tenaient le kebab restaurant à l’angle. La plus âgée avait vraiment pas un physique commun, elle serrait la main de tout le monde qui faisait la queue pour commander, passait dans les rangs, vérifiait que personne mouftait, que personne voulait une carafe d’eau, avec un grand sourire enfoncé dans son visage plein de très vieilles rides kurdes.
Vi aimait bien la fille qui s’occupe de la cuisson des oignons, et ne manquait jamais une occasion de rappeler l’importance des oignons frits. Mais un jour, y a eu de l’eau dans le gaz, elle a commandé sans oignon, et j’ai su que c’était fini pour cette histoire.

Vi habitait à deux pas de là, avec sa tante, Tati Christiane. C’est elle qui lui avait trouvé des petits boulots, qui l’avait introduite auprès de Lucky Lucy, qui lui recousait ses jeans.

  
 III.

Un jour Vi est passée me prendre. On remontait chez elle, en haut de sa tour. Une sacrée vue sur Paris, une sacrée galère, et 7 étages bavards, à monter à pieds même en hiver. Alors chez elles quand t’arrivais, t’avais la tante qui te proposait un grand verre d’eau, ça ok, mais on a toujours fait semblant de ne pas sentir la goutte de ricard, “une larme”, et c’est juste qu’il fallait le savoir, l’accueil de leur tanière solaire.

On imprimait alors pendant des heures les billets, les paris, les calculs et chacune à son affaire, on organisait l’événement, prévoyant milles excès, milles contrôles milles folies et 5300€ de gains. La vieille chatte Minouche foutait le bordel en s’allongeant toujours avec préciosité sur les billets qui séchaient! Il n’est jamais venu à l’idée de quelqu’un de faire autrement.

Alors c’est vrai c’était spécial à cette époque, c’était le début des Confrontations Directes, l’atmosphère était électrique. Mais nous on continuait juste ce que la tante de Vi avait toujours fait : des compétitions endiablées et tarifées. Et Tati Christiane n’avait jamais dit le contraire! 

Alors on rejoignait le quartier au nord de l’Arène, et là au milieu d’un rectangle d’immeubles, des étoiles montantes de Roller Derby, de Foot, et d’encore pas mal d’autres trucs, faisaient le show, voulaient gagner. Et tout le monde, jeune femme, jeune homme, vieux type, vieille fille et encore 100 autres tronches, ça parie ça chante et tambourine ça tape sur l’épaule alors même que tu portes 4 pintes à bout de doigts vers l’autre côté du terrain. Ce soir-là c’était la demi-finale du Fuck me I’m nowhere Contest de Belote Indoor.

Nous en fait, depuis que le guichet avait fermé, 3 minutes avant le coup d’envoi, on recomptait la tune des paris sur le parking, en fumant la portière ouverte, se préparant à retourner au charbon, serrer des mains, accueillir, marquer les esprits, et agir dans le but de nos opérations. Je ne travaillais pas pour l’Agence pendant 6 mois, et j’aimais aider Vi.

  
 IV.

L’attaque a eu lieu alors qu’on rerentrait dans l’arène. C’est dur de dire des mots en y repensant. Et Manue qui avait eu le crâne fracassé, qui n’avait plus jamais été elle-même. Et les cris quand les types en cagoule, préparés et complètement abrutis, avaient déboulé pour jouer de la barre de fer. C’est les corps en sang, au sol l’incompréhension est violente.

Sur le mur de dehors la peinture jaune coule 
“Mort aux gouines, aux communistes et aux rats”

On serrait les poings, et le regard dur, personne n’a dit un mot pour faire le pacte de fer, nous, soudain réunis. Nous les gouines, les communistes, les rats, allions rentrer à notre tour dans la Confrontation.

 
  V.

Les jours qui ont suivi, Tati Christiane a repris les choses en main. Et les fins d’après-midi, elle n’épluchait plus de légumes, elle recevait de longues heures des filles tanquées comme des Allemandes de l’est, des rasées, des armoires à glace, des taigneuses, des cradingues, des vicelardes, des maquisardes. On avait maintenant le droit de fumer à l’intérieur, mais nous, on était encore un peu des enfants quand ces réunions se passaient dans le bureau du fond. Les bribes de mots qui en jaillissaient n’étaient pas “brunch” “cuni” “tétons” “lissage”, c’était “Trafalgar” “fermeté” “chalumeau” “guerilla” “castration politique”. C’était “la rage n’est pas bonne conseillère, mais la politesse timide a touché à sa fin”. C’était pourtant bien de la rage, et ça allait barder. Vi et moi, les muscles affûtés, nerveux, derrière Tati Christiane, nous attendions la suite.

  
 VI.

La suite, c’est Tati C. qui nous l’a dictée : une réunion secrète devait bientôt se tenir. Et celles qui représenteraient plus tard les mailles puissantes de Gouine City allaient se réunir, soupeser les forces en présence, placer leurs pions, serrer les positions et marquer définitivement ce qui ne serait plus jamais accepté, face à nos arrogants adversaires. Bientôt toutes les composantes de la Confrontation allaient être officialisées et “il n’y aurait plus de marche arrière, de faux-semblants, de mots vides. Enfin.”

Tati Christiane était en charge de l’organisation, de la sécurité du sommet clandestin. 
“Je vous dirai le lieu au dernier moment les jeunes, et vous allez devoir assurer votre part, et ça sera pas le moment de claquer des fesses.” Nous nous préparions avec une volonté farouche à tenir notre rôle, et nos cœurs s’accéléraient à l’approche de ce sommet finale fatidique. On ne ferait pas faux bond à Tati, on en parlait pas avec Vi, mais on savait bien qu’on était stressées, impliquées jusqu’au fond du bide, sans comprendre que nous étions à l’éveil de Gouine City.

Et le mardi soir, dans l’arrière-salle d’un restaurant italien de Stalingrad, le virage en épingle s’amorçait : 

– Lucky Lucy, la marraine sanguinaire, le cerveau de la mafia lesbienne

– Véro Lafont, dit La Fonte, représentante des ouvrières, des institutrices, des infirmières, des chauffeuses de taxi, des prostituées, des ramoneuses, des accordéonistes, et de toutes les travailleuses du nord de la ville, accompagnée de Adri l’gentil

– et Tati Christiane, veillant aux grains

Au milieu 
– la lieutenant Kellyfard, juste avant qu’elle ne devienne l’Inspecteure qu’on connaît, en médiatrice habile et calme

Et en face
– Mona De La Pie, tête d’affiche des églises obsolètes unifiées et future candidate conservatrice libérale

– Patoche le Boss, patriarche omnipotent et verbeux, magouilleur fiscal, et capable de te raconter une bonne blague sur les pauvres quand il te coule dans le béton, dans un des chantiers corrompus de sa circonscription

– et Rudy Fricoeur, leader fier comme un bar-tabac de sa bande de bas du front, mélange subtil de racisme, de muscles, de caries, d’homophobie, de beauferie surdosée et de peur de l’abandon, un type touchant en somme.

_

C’est une déclaration de guerre qui eut lieu ce soir-là, et de notre côté, c’est la mâchoire serrée que plus personne ne voulait reculer d’un centimètre, coûte que coûte. 

   
VII.

Les semaines qui suivirent furent si particulières. A chaque poing dans la gueule et à chaque mollard rendus, à chaque crime placardé sur un mur, à chaque clito dessiné avec talent sur une pub stupide, à chaque suture ratée défigurant une belle fille, à chaque insolence pacifique, Gouine City sortait doucement des flots invisibles et polis. C’était le début des heures folles, entre fronts résistants aux violences, concerts clandestins effervescents, actions éclaires et baises de dingue. 

Certaines choses changeaient facilement. A Barbès par exemple, ça vendait maintenant des tampons avec applicateur, à côté des Marlboros. Le sens du commerce n’a pas de bite, il a que des mains, disait toujours Tati, “et vive les débrouillard(e)s!”

Nous, avec Vi, on trainait avec un petit groupe sélectionné par Tati C.. Elle voulait qu’on continue à s’occuper des évènements, qu’on sert la sécurité et étende la publicité. 

“Je veux que tous les connards gras du bide, les branleurs de fillettes, les mégères à la chatte sèche, je veux que tous ceux qui battent leur femme en secret, qui pissent fiérement à côté, j’veux que toutes ces petites merdes comprennent que leur temps est fini, que leur règne valait que dalle. Je veux qu’ils vous voient, et qu’ils comprennent que le chalumeau est proche de leur bouche, proche comme jamais, n’attendant plus qu’un mot de travers.” Ainsi avait parlé Lucky Lucy. Et c’est sa faction toute entière qui avait rugit.

Alors on tournait dans toute la ville, avec notre bande, dans la décapotable, on collait des affiches, on se roulait des pelles vulgaires, on annonçait les compèt’ endiablées en écoutant les Rolling Stones. Vi s’était casée pour l’occasion avec une petite de la ville, Iris FC, elles s’emballaient comme des collégiennes. On se marrait, même si ça chauffait pas mal.

“Iris, vous reprendrez bien un peu de thé”, Tati C. était aux petits oignons pour nous, leur laissait la grande chambre. Et le plan global commençait à se mettre en place.

  
 VIII.

Un jour, on a reçu un message de Tati, nous disant qu’elle passait nous prendre.
Quand on est montées dans la voiture, un sacré choc, Iris était menottée à l’arrière, le maquillage coulant sous ses lunettes. On est restées silencieuses, le coeur battant à la chamade, attendant des explications. Tati Christiane lâcha tranquille “Tiens Vi, allume nous 4 cigarettes, on va s’installer.” Vi s’exécuta et nous les tendit tremblante. Iris ne pouvait pas la prendre, alors je la fis fumer sans demander mon reste. On se gara à l’entrée de la ville, dans un terrain vague. Vi et moi, on était vraiment toutes petites à cet instant.

Tati renchaîna tranquille, elle prenait son temps. Elle avait un regard qu’on avait jamais vu. “J’ai rien mal à ma dent, faudra que j’aille consulter.” On comprenait rien, on transpirait, Vi essayait de croiser le regard de Iris mais rien à faire.

“Bon, Iris, tu sais que j’ai les vidéos, alors on va commencer les choses sérieuses pas vrai?”

Elle enfonça alors l’allume-cigare avec son index costaud et cabossé pour le faire chauffer.
Elle lui retira d’un geste sûr les lunettes d’Iris. 
Et quand l’allume-cigare sauta, rouge fluo, elle le leva sans trembler vers le visage d’Iris et toutes à cet endroit, on vit le lien direct entre le rond rouge agressif incandescent et le contour du globe oculaire. 
La pauvre fille nous avoua tout.
Tati Christiane bossait pas dans la pub, mais elle connaissait le poids des images.

Elle s’appelait Sabine Fricoeur, c’était la nièce de Rudy Fricoeur. Elle donna leurs planques, elle donna d’autres noms, elle avoua tout je vous dis.

Quelques heures plus tard, il y eut des perquisitions, des descentes musclées. Préparation d’actes terroristes, possession d’armes, apologie de la violence, j’en passe et des meilleures.

On se sentait un peu cons avec Vi, mais si notre rôle avait été d’avoir baisé, alors on l’avait tenu, et on tourna la page sans trop en reparler.

Ainsi Tati Christiane et Vi, sous la coupe de Lucky Lucy, récupérèrent le contrôle exclusif de l’Arène de La Chapelle, et tout décolla pour elles définitivement. 

De tous les côtés ce jour-là, les actions coups de poings se multiplièrent. Et voilà Gouine City qui bombait le torse, qui parlait fort. 
Et voilà ce jour-là, le tournant puissant de la Victoire des gouines, des communistes, des rats.




– épisode 3 –

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