La Fête des voisines

“Ici, il n’y que des p’tites histoires!
Tiens, ressers m’en un et écoute celle-là : ” –  entendu à Gouine City – fin de bar – 01h47

Des années plus tôt

   I.

Je savourais, en roulant sur Ney Boulevard, les heures joyeuses de Gouine City, juste après les grandes confrontations. Le soleil venait sécher nos sales blessures, nos durs souvenirs, et on ressortait ainsi nos vieilles chemises fétiches en jean, une façon comme une autre de se rassurer. C’était le début de l’été, et à Gouine City plus qu’ailleurs, les élastiques des petites culottes allaient claquer. Je tournais sur la droite, saluant Paulie et sa poule qui installaient les tables. Pour sûr, le boulodrome allait tourner à plein régime tout l’été. Chaque latte tirée à la vue de tous, chaque boule claquée par un tir précis, chaque poil sous les bras nous semblait une sacrée victoire légère, après toutes les dérouillées données et reçues.

Je roulais comme ça, une lesbienne de plus dans ce sacré bordel, jusqu’aux bureaux de notre office de North GC, l’Agence Wax.

Beurkley m’alpagua sitôt mon café-calva sifflé.
“Dites ma p’tite Alex, j’ai une mission de premier choix pour vous. Et vous savez toute la confiance que je vous porte.” Il est toujours plus facile d’encaisser les hypocrisies hiérarchiques avec du calva dans le cornet. Beurkley enchaîna.
“J’ai un couple de lesbiennes A+ qui arrive en ville pour la cérémonie des Gouines Awards. Shanon Lewis a déjà tout un programme, photographes, interviews, brunchs, expos subversivo-traditionnelles et tout le tintouin. Mais sa nouvelle favorite, Lola Milka veut visiter la ville, vous comprenez, il faut que vous la sortiez. Et attention, PERSONNE ne veut retrouver à la Une d’un canard quelconque la langue de Lola dans la bouche d’une gouine d’ici, vous entendez. Vous la surveillez comme un paquet de clopes à une soirée fumeurs, c’est clair?” 

Je récupérais le dossier complet. La mission touristique devenait, en lisant entre les lignes, une opération risquée de surveillance, chaperonnage sur un fil. Etait il plus facile de sauver un kangourou des flammes ou d’empêcher Lola de se faire butiner ? J’allais très vite devoir le découvrir.

Noms à la con, Awards de baiseuses d’entre-soi, expositions subversivo-sclérosées, j’adorais rire en râlant, en fumant des lattes énormes dans les couloirs agités de l’agence. Plusieurs choses restaient vraies de tout temps, la plus vieille des abeilles avait 60 000 millions d’années et il fallait 5000 fleurs butinées par 40 000 abeilles pour obtenir 1kg de miel. Et il n’était même pas 17h.

Ainsi j’allais rencontrer, sans que cette rencontre ne change rien à ma vie, une très belle petite idiote, qui ne serait pas si belle. Mais qui aurait voulu lui gâcher son plaisir?

“Enchantée Mademoiselle Milka, Alex Duke, pour vous accompagner lors de votre séjour à Gouine City” à métier futile, confiance futile. J’adorais.
“Bonjour honey, le voyage m’a éreintée, aurais-tu un remontant? Something to get high you know” Y avait-il plus agaçant que le mélange de français soutenu, de tutoiement condescendant et d’anglais merdique? Pas sûr. Mais j’avais moi-même déjà pris le remontant, sans savoir ce que j’aurais à remonter. Tout glissait. “Vas-y ma poule, assure facile” je me disais. 

Ses traits étaient fins, bien sûr, tenue distinguée faussement négligée, faussement “de la rue”. Ses mèches brunes balayaient son front, cachaient par moment ses yeux verts.  Sa bouche était parfaitement de saison, cerise, avec cette touche de vulgarité. Un collier bohème caressait bourgeoisement son cou, le haut de son torse découvert, obligeant à penser à ce qui est interdit. C’est évidemment dans ces cas de figure que mon détachement ferait plus tard ma légende.

Pour résumer vulgairement, je lui donnais sa dose et attendais son retour.

   II.

Je roulais à fond, voiture de fonction, c’est bête à dire comme ça, mais toutes les filles du monde ont aussi le droit d’être un vieux macho à la con. J’avais les notes de frais, une belle voiture, avec moi une belle fille. Et n’est-ce pas comme ça que la société, le capital, reconnaît la réussite? Arf je suis pas fière, mais elle moi et la voiture, chacune y trouvait son compte, pour une fois.

19h – Etape 1 : je voulais commencer stratégique, voir de quel bois elle était faite. Rien de plus simple, à sa demande, on fonçait à un event électro pseudo hype-berlinois, fin d’après midi sur un toit de coucher de soleil, à Santa Paula District, au coeur de Gouine City.

Ça aurait été complètement inconscient, si je n’avais pas glissé une balise GPS dans son sac à main, avec la drogue. Elle ne quitterait pas la drogue. Prévisible comme une fille imprévisible. Se disait-elle la même chose de moi? Impossible!

Forces en présence : pas mal de lesbiennes-débardeur ou chemise sombre, slim sobre, peu de soutif, peu de seins. Des offensives aussi, aimant être tigresses de féminités. Et ensuite les excentriques, défoncées, créatrices, sombres ou déprimées, ou faisant semblant de l’être… N’est pas Yoko Ono qui veut, je me disais en rechargeant les batteries à l’arrière, avec Lola la fleur des villes riches. Ces endroits étaient comme un plat dont j’aurais aimé l’odeur, mais pas le goût. Mais tout s’arrange ici. “Reprends une dose chérie”

“J’adôôre, c’est so underground, so real, tu viens souvent?” Obligée de dire oui, puisqu’elle ne comprenait pas que je n’étais rentrée que par sa présence et celle des notes de frais, que rien ici n’était underground, et encore moins real. On était sur un toit chic parisien bordel. Pas dans une cave de Detroit avec Missy Elliott qui nous taxe une clope.

Mais vous savez, avec l’électro berlinoise, ça peut durer des plombes, déconnexion, c’est ça que les filles aiment, c’est ça que j’aime. Elle flirtait du regard avec certaines filles, sans conviction, rassurée de plaire, amusée par ces petits jeux et basta. On refait un nouveau traçon ——– .
Tout-allait-bien.

Vers 1h je la ramenais à leur hôtel. Shanon devait être rentrée. Lola ne parlait soudain plus que d’elle dans la voiture, mi frénétique, mi inquiète, mi pommée. 

“Je suis comment?” me demanda-t-elle en se retournant vers moi, après s’être recoiffée, remaquillée, dans le pare-soleil. Il n’y avait plus de soleil depuis longtemps, et elle avait l’air d’une fille canon complètement arrachée.
“Vous êtes magnifique, gardez votre fraîcheur Mademoiselle Milka”
“Thank you honey”

Elle disparut dans le hall du bel hôtel, une soirée de plus de perdue, pensais-je à sa place. A ma place aussi.

   III.

Réveil par ciel bleu, heureuse comme dans les années 90, écoutant Oasis. La journée s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’avais misé ce matin-là une belle somme sur Les Louves Rouges contre Les Salopes Invincibles en demi-finale des Rollers Derby Hot Contest. Quelle année ça avait été ! J’avais ensuite bu un p’tit canon avec Vi’ aux Arènes de La Chapelle, puis j’étais passée me changer. Classe. L’agence ne lésinait pas sur le budget mode, et si jamais vous vous demandiez, oui, on comptait parmi les plus grosses branleuses de GC. 

Maintenant que j’y repense, ça ressemblait comme 2 gouttes d’eau à l’illusion. A moins que je sois à côté de la plaque! Je me marrais en m’arrêtant au feu rouge, pour rejoindre Lola Milka dans les beaux quartiers, je gazouillais. Dans ces coins-là, des femmes en tailleur, lionnes reines, vous regardaient avec un éclat d’audace assurée, vous déshabillant du regard, de haut en bas. Elles étaient riches, puissantes, et pouvaient tout avoir. Le Matriarcat, sexy et impitoyable. 

Lola sortit de l’hôtel, et je me retournais lentement vers elle, adossée à notre voiture, finissant ma blonde.

14h30 – Etape 2 – simplicité : déjeuner puis lecture féministe – un peu chiant sans vouloir être tire-au-flan

Pendant le déj, on ne parlait pas, à ma grande surprise, on mangeait en rêvassant, 
Moi pro, elle grandes lunettes de soleil
Moi côtelettes d’agneau, elle sole meunière
Le jardin intemporel de la belle cour intérieure
Mais à la moitié de son Baba au rhum
Lola changea de regard
Elle poussa lentement son assiette
S’essuya la bouche et posa délicatement sa serviette
Sa respiration s’était calmée, et c’est le rythme de tout son être qui commençait à changer

Mon coeur se pinça une seconde , amusé réservé

“Je t’attends dehors, je vais prendre l’air” elle se leva relativement élégamment – on faisait toutes ce qu’on pouvait – posa 100 balles sur la table et je la regardai marcher vers la sortie. Je finis mon irish coffee et la rejoignis.

Ne sachant pas à quoi m’attendre, habile, je la laissais parler, avec l’air détaché et sûre
“Emmène moi marcher.” Je lui indiquais le nord, je ne saurais dire pourquoi, et elle commença ainsi la balade, l’air vaguement songeuse. Comme si elle venait d’apprendre pour le décès de Lady Di, je me disais en allumant une tige de digestion, après le vin rouge, après ce beau matin dans nos rues claires. J’en tenais une légère couche.

Boulevard Josephine Baker, elle se mit à ma hauteur et on passa ainsi les grandes boutiques de mode très chics et modernes. Elle s’habillait par exemple dans ce genre de boutiques, et tout devait lui aller à râvir. Mais elle n’y prêta aucune attention. Elle semblait vachement dans le vague, les lunettes de soleil lui donnait de l’allure.

En tournant rue Marie Curie, ironie du sort, radioactivité, le choc, Shanon Lewis en Une , au bras d’une autre fille, hier soir. Aïe
On marcha encore une centaine de mètres, elle choisit un banc dans un square assez mignon, et s’y assit. 
Attention, c’est bien sûr le moment d’être très pro. Pas un mot de moins, pas un mot de trop. Je me taisais.
Elle soupira lentement. Pour être honnête, elle était assez digne, malgré le rouge à lèvres.
Je faisais le tour des stratégies à adopter, il fallait faire quelque chose, je le sentais, mais fallait pas se gourrer non plus. Shanon Lewis & Susan Maroni, Lola Milka repart en solo. A Gouine City plus qu’ailleurs, les choses qui doivent arriver arrivent. Et j’étais peut-être celle qui devait lui dire. Là, à côté d’un pigeon con qui se gonflent pour gonfler une pigeonne avec une patte en moins…

On écoutait, tout à nos pensées, la nature de la ville. Quoi, quelques chants d’oiseaux, le vent chaud dans les feuilles de quelques arbres, des voitures dans le fond, quelques sirènes au loin. Des rires d’enfants qui n’ont pas tous l’air très sympas.

On ne pouvait pas tenir comme ça, je commençais à craquer. 
Je me lançais 
“Allons prendre un demi bien frais, faire un petit Rapido, dans un premier temps y a que ça à faire.” Elle acquiesça et on marcha jusqu’au premier troquet qu’on croisa. Le quartier était un peu moins chic, ça n’était pas pour me déplaire.

Face à face de banquettes, avec nos demis et ces grilles de rapido à remplir, tout était beaucoup plus simple.
“Qu’est ce que vous allez faire?”
Elle retira ses lunettes, sans aucun effet de style. Elle les retira un point c’est tout.
“Je sais pas trop. Et tu peux me tutoyer honey.” Voilà le pouvoir magique d’un demi bien frais et d’une grille de rapido.
“Tu devrais arrêter de dire honey, ça la fout mal à Gouine City”  je lui glissai accompagné d’un sourire détente. Elle savait que j’étais une professionnelle de l’Agence. Son sourire en retour fut sincère. C’était ça de pris!

On conclut assez facilement qu’on pouvait boire quelques coups ici, faire quelques grilles avant de reprendre la marche. 2h plus tard, on partageait une partie de nos gains (10,70€) avec Georges et Chantal, 2 rencontres de comptoir, qui nous avaient donné 2-3 numéros gagnants et des blagues en toutes occasions.

J’utilisais immédiatement la somme pour des parties de flipper avant de partir. Je fis une partie plus qu’honorable, chaque mécanisme activé par ma boule était salué par les holas de Georges, Chantal et Lola. Quand les dernières boules furent perdues, on partit en saluant tout le monde, sa main, il me semble, se posa sur mon épaule.

Dans la rue, on se chambrait, on plaisanter assez facilement
“Et le rapido c’est underground alors?” me demanda elle ironique. Elle se moquait de moi et d’elle.

La marche studieuse reprit. Lola devait réfléchir à ce qu’elle allait faire. Où loger, l’argent, l’ego blessé, tout ça tout ça. Je ne pouvais pas l’aider, j’étais ivre et ça tombait très bien.

On continuait à monter plein Nord, s’éloigner du centre. A Red Castle, on prenait un maïs chaud avec du sel.  On pensait pouvoir trouver une location plus au nord, près du marché de l’Olive, on y filait en slalomant à travers les trottoirs très occupés.

Au dessus du pont des chemins de fer, elle s’arrêta longtemps. Je pris de mon côté le temps aussi.
La croisée des chemins. Soudaine et pressentie.

Arrivées dans notre petit studio de 20m2 au dernier étage, nous fîmes l’amour de très belles façons, de nombreuses heures, et parlions tendrement. 
Nous vécûmes là-bas des mois. Et ce fut une belle histoire.

Elle habite aujourd’hui encore dans le nord, et tient avec sa nouvelle go un sacré bar, qui ne rate jamais un soir de retransmissions! 
Demandez Lola Kamil, dites que vous venez de ma part !

– épisode 1 –

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