“Le Diable se cache dans les détails.
En parlant de ça, remets moi en un et imagine un peu le tableau : ” – entendu à Gouine City – fin de nuit- 04h28
Y a pas mal d’années
I.
Le froid humide et le soir tombé nous pincent les cuisses, la main qui tient la clope gèle, en attendant son heure. C’était l’hiver des grèves générales, et on s’y faisait toutes. On passait devant un bar chaleureux, un groupe de jeunes femmes magnifiques riait derrière la vitre, sirotant leur vin chaud, d’autres amies clopaient comme des malades, à la terrasse, réchauffées par le poêle, se disant les dernières nouvelles. A Gouine City comme ailleurs, la peau d’un téton, caresse délicate, le pull chaud et classe. Une soirée d’hiver en temps de paix pendant notre guerre sociale.
Résumons en clair, l’humeur était badine, et Vi et moi on marchait comme ça, vers une soirée de jazz, hip hop et whisky. Bar de l’ancienne époque, zinc qui brille, Titanic, l’orchestre et Françoise Sagan qui cloperait en nous demandant des tuyaux pour les matches de samedi aux Arènes. Mais on était mardi et Vi détestait travailler un jour de grève, elle ne donna très habilement aucun tuyau et on s’installa dans un petit renfoncement de la salle du fond. Vue imparable sur le groupe, et la pianiste s’agite avec précision, ses mains élégantes danseuses, sur les touches. On décolle en prenant soin des nuages.
La chanteuse rentre alors dans la danse, hallucination, sa voix emporte dans les siècles et les continents, brume sensuelle, son histoire raconte l’univers
La trompette s’enroule autour de cette mélodie incandescente
Ainsi je rencontrai Mila M.
II.
Mila M. a un emploi du temps très serré
Elle a le sens de l’humour et le sens du timing
Mila M. a une façon bien à elle de chanter
Elle réserve ses mots et reste mesurée
Mila M. est mystérieuse et me regarde longtemps avant de me parler
III.
Vi avait joué de ces connaissances, et voilà qu’on prenait des verres confortables toutes ensemble, Vi, la pianiste Lisa Simon, Laïla la trompettiste, Mila M. et moi.
Des semaines plus tard, il était fréquent que Mila M. et moi allions faire un achat, une balade, que j’organise des représentations. Au début, elle passait par l’agence, puis souvent il arrivait qu’elle me le demande, avec un doux sourire distant. J’essayais d’avoir beaucoup de tact pour elle.
IV.
Dans une ambiance plus intime, avec quelques-unes de ses amies,
elle pouvait se pencher vers moi,
pour à mon oreille dire une pensée
“Alex, voudriez-vous m’accompagner prendre l’air?”
“Avec plaisir Mila”
Nous sortions alors fumer, mais n’allez pas croire des choses ordinaires. Nous discutions, c’est bien tout, et veillions à ne jouer aucune séduction.
V.
Un soir, Mila M. chantait au Purple Diamond. La mélancolie puissante et mature de sa voix transportait tout le monde dans les brumes bleues nuit.
Moi la première, à cet instant, interdite, je flottais.
Quand elle eut fini, des applaudissement fournis vinrent des tables et de la piste. Elle salua et je crois que c’est à ce moment là qu’on entendit une voix à l’arrière, ivre débile
“Connasse frigide! Vas chier! ”
Oh putain! Le tact, la mesure tout ça oublié ! Je bondissais en 1s lui péter la gueule.
Il s’avéra que malgré mon audace et quelques coups surprenants qui firent mouche, je pris une belle trempe. Peu importait d’ailleurs.
VI.
Une fois, nous nous promenions dans les jardins fastueux, l’accompagnant à une répétition.
Avec elle, aucun instant n’était une répétition, je sentais au rythme du piano, qu’un pas mal assuré de ma part la ferait disparaître.
Elle s’en voulait pour mes points de sutures – dont j’étais très fière – et me proposa de la retrouver au studio plus tard.
Et quand ça arriva, assises côtes contre côtes dans le studio désert
mon coeur accéléra doucement jusqu’à 10 000 battements énormes
Elle allait bientôt m’embrasser, dans une bouffée sucrée hors normes
Ma main longeant très lentement, timide
Le haut de son dos, osant le creux de son cou
On s’embrasse tellement
Mais les notes allait bientôt s’assombrir
Ma paume effleura l’envers de son sein
Descendit doucement sur le chaud de sa hanche
Et elle se reculait soudain en sanglotant
Non, pas des sanglots, une larme brûlante
Elle s’allume une clope, elle dit “C’est compliqué tout ça, pas vrai?” tout bas
“Oui”
Le temps prend encore le temps de passer
Elle allume une seconde clope. Ne me regardant pas, elle semble vouloir se lancer, inspire
“Il y a 5 ans, j’ai eu un problème on m’a agressée . sexuellement je veux dire”
Le silence bienveillant couve l’aveu
Sa voix magnifique est serrée comme le marbre
Elle pleure une dernière larme
Et revient à mon côté
“C’est con, depuis ça, je porte toujours 2 culottes pour sortir. Je sais bien, c’est fou, mais je me sens mieux..” Elle rigola une seconde, et souffla un grand coup, la tempête était passée.
“C’est pas grave si tu n’es pas à l’aise avec tout ça tu sais. On fait juste ce qu’on veut, et il n’y a pas à s’inquiéter entre nous. OK?”
“ok”
Beaucoup d’affection, attirance et respect, on a continué quelques temps les balades. Un soir, dans un salon privé, à l’abri des regards, nous avons fait l’amour sans se toucher.
Des mois plus tard, j’ai reçu un appel qui me glace encore le sang
Dans une chambre d’hôtel Mila M. s’est coupée les veines
J’ai pris mon carnet pour noter l’éclatement de mon coeur :
Une minute soudain douleur
devient le présent
Le virage, horrible, s’opère
C’est trop tard
Demain fracture ouverte avec hier
Ça fait peur
C’est normal
