publié dans la revue Le Sabot – thème Famille
Je venais de badger au portique de sortie.
21h14
J’avais pas traîné pour me changer.
“Quelle journée de Chien!” me lança Tony pour me rassurer. J’en avais plein le dos. Avec mes 6 mois d’ancienneté, je pesais pas lourd de courage devant ses 20 ans de boutique.
J’imaginais dans ses paroles tout un discours
“Chiens en batterie, surveillés à coups de badges, de stats vicelardes
Chiens-forçats, à se noircir le sang et les os pour la Grande Machine
Chiens-soldats. Boom! un bombardement, éclats d’obus, rapides licenciements.”
Je lui répondis juste “Tu l’as dit!”
Tony était en charge de la première machine de notre ligne de production, la ligne J. Sa lumière était restée rouge vif une bonne partie de l’aprem, et on l’avait vu se démener dans tous les sens, le corps parfois entier dans la gueule de sa bécane d’enfer pour la réparer.
Ça aurait pu foutre en l’air nos stats du jour, le nombre de roues dentées conformes à usiner. Mais secrètement, tout le monde à notre ligne garde dans son casier des roues dentées en rab, pour rattraper les stats des mauvais jours. Si deux mauvais jours se succédaient alors là on était cuits, bons pour retenue sur salaire.
“Bonne soirée Tony!”
“Bonne soirée moineau” c’était mon surnom à la ligne.
Rentrer chez moi? Mon “chez moi” était une pièce sans vie, même une mouche s’y serait fait chier comme un rat mort. Mon répertoire était vidé.
Du coup, les semaines où on était d’aprem j’allais au bar. Les semaines où on était du matin j’y allais aussi du reste. Mais vous comprenez bien que la solitude du soir et celle de l’aprem n’ont rien à voir.
“Une blonde et un trait de Picon steup” je lançais, la tête dans mes pensées.
A l’autre bout du zinc, je reconnaissais un type de la ligne B. C’était des durs à la ligne B, traitement thermique, fournaise et dangers. Il fixait le mur, il ruminait, sifflait son verre et en reprenait un. Je le regardais faire pendant cinq bonnes minutes puis fixais à mon tour mon mur.
En revenant des chiottes, il me reconnut
“Putain mais tu serais pas de la ligne H?”
“De la J!” répondis-je fièrement.
“Tant mieux y a que des branleurs à la H. Allez viens prendre un godet avec un frère.”
Je prenais mes quelques affaires et m’asseyais à côté de lui. Seb.
Il était rétamé Seb. Il en avait gros sur la patate, et il avait raison.
“Mon père va crever putain”
“Merde”
“Tu l’as dit mon copain. Prenons un ballon de rouge, un bourgogne, c’est son préféré”
“Si tu veux Seb. C’est moi qui invite, en honneur à ton daron!” Je cherchais des façons de faire correctes. Il comptait sur moi, ce grand gaillard de la ligne B.
Il soupirait des “putain” qui lui pesaient 3 tonnes, à cadence régulière, la main sur le front.
“Je sais pas quoi faire pour lui donner de la force moi. Je picole ce qu’il picolait, voilà. C’est d’la merde, il va même pas partir en étant fier de moi. J’ai pu assez de temps pour ça…”
“Mon pote, mon Seb, moi j’y crois aux pensées puissantes, aux vibrations. Tout ton cœur qui bat pour lui d’amour, il doit bien le sentir, j’te le jure.” Je parlais comme j’avais jamais parlé auparavant, ni après. C’était pas le moment de se débiner. Un Collègue agonisait, encerclé par nos vies daubées d’avance, nos foutus murs en briques, nos chômages mortels, nos incestes politiques et cancéreux.
“Et je suis un costaud moi hein! Attention! J’ai un foie en acier, des reins comme des turbines, et pis regarde ces pognes” il ouvrait devant moi des grosses mains robustes, cabossées, “Mais je t’assure je l’sens bien, je tremble à l’intérieur, je m’écroule bordel de dieu.” Il allait me faire chialer ce grand gosse de 37 ballets. “Et 2 shooters de vodka!”
A la fermeture, on titubait “On prend un dernier coup chez moi” – “Bien sûr”
Alors qu’on marchait vers son taudis le long de la voie rapide, je me pris à gueuler à l’arrière, tendu vers les étoiles, les larmes plein la gueule
“PAPA
Tu es si fort, respire en paix. Tu es si sage, si solide.
Je n’ai que mon amour à t’offrir en draps. Sois tranquille mon papa.
Tu es mon héros et je raconterai ta vie à toutes les étoiles, à tous les autres héros, à tous les oiseaux.
Nous sommes là, tu ne seras jamais seul, et nous non plus n’est-ce pas?”
Seb se retourna. Il me souleva comme un fagot, me serra fort comme l’océan.
C’était mon frère et on allait perdre notre père.
Voilà ce que fut pour moi la Famille si vous me demandiez